dimanche 16 novembre 2014

Un rêve qui brûlait

La voilà enfin, la nouvelle de fantastique que j'ai écrite ce mois-ci ! Bonne lecture, n'hésitez pas à poster vos commentaires.



La lumière d’une lune filtrée par les rideaux entrouverts ravissait le lit à la pénombre, ce lit qu’elle savait annonciateur de rêves et d’espoirs. Lui, avait pris soin de fermer la porte à double tour, et s’avançait à présent vers elle, irradiant d’une aura irrésistible. Elle pencha la tête, incitatrice, mais il la prit dans ses bras en susurrant : « Pas encore. » Elle sentit le souffle étrangement tiède de l’homme contre son cou et le laissa la basculer en avant, l’accompagnant alors qu’elle s’allongeait sur le drap blanc. La main habile passa doucement de sa joue à sa gorge, pour venir lui caresser le sein, et descendre sur son ventre. La lueur sélénite fut masquée par un nuage lorsque les deux doigts de l’homme commencèrent à s’aventurer plus bas. « Je suis à toi. » Murmura-t-elle. « Je suis à toi. » Répéta-t-il avec un sourire. Il blottit sa tête dans le creux de son l’épaule. Elle retint son souffle, extatique. Elle le savait, le présent qu’il lui offrait dépassait toutes ses espérances. Bientôt, elle règnerait à ses côtés sur l’interminable nuit qui s’annonçait.
Il la pénétra.

Pas une âme n'errait dans la rue en cette heure tardive. Le goudron, encore humide de l'averse qui s'était déchaînée en début de soirée, luisait, reflétant les feux de la ville endormie. Une lointaine rumeur laissait deviner quelques automobilistes pressés de retrouver leurs foyers. Un foyer. La simple évocation de cette idée à présent lointaine emplit Valentine d'une passagère mélancolie. Elle ne s'arrêta pas pour autant. Le claquement caractéristique de ses talons résonnait en écho dans la tranchée urbaine en un rythme régulier. Elle marchait sur la route, insoucieuse des flaques qu'elle venait à fouler et qui éclaboussaient ses chevilles nues. L’eau glacée en cette fin d’automne ne lui faisait rien. L'avantage de sa condition, songea-t-elle. Bien que sa veste d'un pourpre tirant vers le rouge ne l’eût couverte entièrement, elle n'avait pas froid. Elle était le froid. La jeune femme stoppa son pas à l'entrée d'un carrefour, hésitante, et passa machinalement sa main dans ses cheveux d'un blond platine en se mordant la lèvre inférieure. Elle fouilla l'intérieur de son manteau et en sorti un morceau de papier, qu'elle lut. Il lui fallait tourner à gauche. Elle tourna à gauche.
Malgré ses efforts pour garder une démarche stable, marcher droit devenait difficile pour elle. Devant ses yeux dansaient les réverbères. Elle trébucha et se rattrapa contre un mur. Son mal de tête empirait, sa gorge, qu'elle sentait s'assécher de minute en minute depuis sa dernière dose, l'empêchait de respirer normalement, et des fourmillements commençaient à parcourir les extrémités de son corps. Elle tenta de faire un pas mais une torpeur inquiétante avait commencé à s’emparer de ses jambes. Elle le savait, ces symptômes ne présageaient rien de moins qu'une nouvelle crise de manque ; l'angoisse monta d'un cran. Combien de temps s'était écoulé depuis sa dernière fois ? Un jour ? Deux ? Il était vital qu'elle trouvât un donneur dans les plus brefs délais, faute de quoi... Elle frémit d'appréhension.
"Mademoiselle !"
La voix la fit sursauter. Elle se retourna pour faire face à son interlocuteur, et découvrit avec surprise un garçon d'une quinzaine d'années qui la regardait avec insistance. L'obscurité ambiante ne lui permettait sans doute pas de remarquer la teinte ambrée irréelle des yeux de la jeune femme. Elle balbutia d'une voix rauque, prise au dépourvu.
"Est-ce que vous auriez du crédit s'il vous plaît ?" demanda l'adolescent avec hésitation.
Valentine mit quelques secondes à comprendre la requête du jeune homme.
« Il est bientôt une heure du mat', continua celui-ci, ma daronne va me tuer si je ne lui dis pas où je suis, je devais rentrer pour minuit. 'Faut que je lui envoie un SMS au moins. Vous auriez du crédit ? »
Du crédit. SMS. Téléphone portable. 
Valentine glissa sa main tremblante dans son sac et en ressortit le petit objet noir, qu'elle tendit au garçon. Celui-ci s'en saisit en lâchant un remerciement et fit volte-face, faisant courir ses doigts bruns sur le clavier de l'appareil pour composer son message. La jeune femme s'approcha silencieusement de lui, toujours tremblante. Tambourinant sur les maigres membranes que le silence avait dressées autour d'elle, Valentine percevait les battements du cœur du gamin comme une envoûtante invitation. La chaleur qui se dégageait de sa peau noire, le doux murmure des flots de précieux liquide coulant dans ses veines, le rythme régulier de son souffle, tout en ce petit être respirait la vie et la santé. Valentine ne put hésiter une seconde de plus. Elle fit un pas vers le garçon, puis un autre, jusqu'à entrer en contact physique avec lui. Visiblement surpris, il tenta de se retourner, mais la jeune femme fut plus rapide. Un vif mouvement vers sa poche, et elle tenait à présent fermement une lame de rasoir collée à la gorge du garçon qui, au contact de cet objet froid et tranchant, se mit à trembler. Son cœur s'emballa, redoublant l'excitation de son agresseur. Valentine approcha lentement sa tête de celle du jeune garçon à la peau sombre et murmura au creux de son oreille : « Ne bouge plus, d'accord ? »
Alors qu'il acquiesçait silencieusement, la jeune femme fit glisser ses pâles lèvres le long de son cou, dans un baiser avide. Serpente, sa langue palpa l'épiderme juvénile, goûtant l'adrénaline qui s'en dégageait, jusqu'à s'arrêter à un point bien précis. La carotide. Un soupir extatique tirant vers le gémissement résonna en elle, cri de victoire de l'animal à la fois chasseur et proie, et, savourant cette milliseconde d'éternité, Valentine laissa ses canines se déployer. Les crocs de la bête s'abattirent sur sa victime et perforèrent sa peau, puis sa chair, et la puissante créature put enfin épancher sa soif. Elle but le sang avec délice, en prenant son temps, se délectant de chaque gorgée comme si c'était la dernière, tandis qu’une série de spasmes secouaient le garçon. Elle prit soin d’humecter chacune de ses papilles surexcitées, savourant le goût métallique du précieux nectar. La tête cessa peu à peu de lui tourner, et une énergie nouvelle gagna ses entrailles. Elle se dégagea brusquement de sa proie, qui s’effondra sur le sol trempé, essuya le filet d’hémoglobine qui coulait encore de sa bouche d’un revers de main et se pencha sur l’adolescent. Vampire. Valentine avait fini par accepter cette appellation. Mais il manquait quelque chose, songea-t-elle, alors qu'elle étendit le corps à présent inanimé de sa jeune victime sur un banc. Quelque chose qu'elle était bien décidée à retrouver. Elle se remit en chemin vers l’adresse que lui avait indiqué le vieux vampire qui l’avait recueillie trois jours auparavant.
« Nous irons le voir ensemble, lui avait-il dit, en fin de semaine. Sois patiente. » Elle avait profité de son absence pour s’échapper de l’appartement où il l’avait consignée : Il lui avait formellement interdit de s’aventurer dehors sans l’accompagner. Pour qui s’était-il pris ? Elle n’était plus une enfant. Elle était devenue une créature de la nuit, une prédatrice, que pouvait-il donc lui arriver ?

Gravir les dix étages qui la séparaient de son but ne posa pas de grande difficulté à Valentine. Depuis qu’elle s’était abreuvée, ses muscles avaient retrouvé leur vigueur. La jeune femme montait au pas de course, sautant une marche sur deux, plongée dans les ténèbres de la cage d’escalier. Malgré ce voile opaque qui l’enveloppait, ses yeux percevaient leur environnement sans aucune difficulté ; sûrement une manifestation de ses dons obscurs, pensait-elle. Elle s’arrêta un instant, songeuse, fixant la paume de sa main. Elle avait encore tant à apprendre sur sa nouvelle condition, tant de secrets à percer et de pouvoirs surnaturels à découvrir que la tête lui tourna. Elle se reprit au terme de quelques secondes. C’était pour comprendre le sens de son existence qu’elle s’était rendue dans cet immeuble miteux. Elle devait aller jusqu’au bout. Elle serra son poing et escalada les deux étages restant. La jeune femme se remémora ce que son bienfaiteur lui avait confié : troisième appartement à droite. Taper trois coups rapides et deux coups lents. Attendre. Dans un grincement de gonds, la porte de bois pivota, laissant apparaître un homme sans âge, aux tempes argentées et au nez aquilin, vêtu d’un pull-over grisâtre sous une veste d’intérieur. Son cœur battait. Humain. Il la scruta quelques secondes avant de murmurer d’une voix rauque :
« Vous devez être Valentine. Romarick m’a prévenu par téléphone. Entrez. »
Il l’invita d’un geste à pénétrer dans sa demeure. Valentine le suivit dans un couloir, intriguée par ce personnage à la physionomie plus que banale. Le corridor déboucha sur une pièce où quatre sièges encerclaient une table basse. Dans l’air flottait les odeurs mêlées du thé, de la menthe et du chien mouillé. La seule et unique fenêtre semblait partiellement obstruée par un volet de bois et laissait percevoir un morceau de trottoir en contrebas. Une entaille considérable ornait le mur adjacent, comme une trace de griffure. Lorsqu’on lui avait confié l’existence du ‘Guide’, Valentine s’était figurée un auguste vieillard à la longue barbe blanche et aux traits orientaux, pas un quinquagénaire fatigué logeant dans une chambre de bonne. L’homme s’assit et lui fit signe de l’imiter d’un mouvement de tête. Ils se regardèrent mutuellement et, au terme d’une minute de silence, la jeune vampire ouvrit la bouche :
« Quel âge avez-vous ? demanda le ‘Guide’ avant qu’elle n’eût pu prononcer un mot.
- Je… Vingt ans, répliqua-t-elle, décontenancée. 
- Vous ne m’avez pas compris. Depuis combien de jours avez-vous été mordue ? »
Valentine fronça les sourcils.
« Vous voulez savoir depuis quand je suis une.. ?
- Oui, la coupa-t-il.
- Quatre jours. »
L’homme soupira avant de reprendre la parole :
« Vous êtes si jeune... En temps normal, mes visiteurs ont déjà quelques mois derrière eux. Romarick a dû vous retrouver le lendemain de votre transformation, je me trompe ? Il vous en veut de vous être enfuie sans le prévenir, vous savez, ajouta-t-il... »
Il plongea lentement sa main dans un tiroir et en sortit une cigarette, qu’il alluma. Il aspira une longue bouffée, puis la recracha en direction de sa fenêtre. Les volutes de fumée s’échappèrent rapidement de la pièce, comme si elles fuyaient la présence de ces êtres défiant toute normalité.
« Combien de victimes avez-vous faites ? demanda-t-il »
Valentine déglutit, prise au dépourvu par le ton direct de l’homme, et répondit, la gorge sèche :
« Trois. 
- Les avez-vous tuées ? »
A nouveau, la voix de l’humain paraissait à la fois compatissante et très dure. Elle rappelait à Valentine ses premières visites chez le psychiatre, au début de son adolescence, sa façon de lui parler de ses scarifications, ses reproches mêlés de pitié.
« Non, dit-elle. J-je ne crois pas. 
- Vous êtes une bâtarde. »
La jeune femme se crispa. Le ‘Guide’ avait prononcé ce mot très calmement, sur le ton du constat. Un instant, l’image de la lame de rasoir dans sa poche traversa ses pensées. L’homme sembla s’en apercevoir puisqu’il s’empressa d’ajouter :
« Ne le prenez pas comme une insulte. C’est un terme qui désigne les personnes telles que vous, les vampires abandonnés à la naissance par leur parent.
- Je n’ai pas été abandonnée, répliqua Valentine ! J’ai un père, j’ai une mère !
- Je parle de votre naissance en tant que Vampire, lorsque votre vie s’est achevée pour laisser place à la non-vie, lorsque votre parent vous a engendré.
- Mon… Parent ?
- Oui. Le Nosferatu qui vous a honorée de sa morsure il y a quatre jours. Par cet acte, il est votre parent, vous êtes son enfant, sa création. S’il appartient à un clan, il en est de même pour vous. Il n’est de lien plus fort que celui de la famille chez les Non-vivants. »
Valentine plissa les paupières. L’homme inspira une nouvelle fois et baissa la tête avant de continuer :
« Les Vampires bâtards ne jouissent pas de la meilleure réputation au sein des clans. Ils sont perdus, affamés, inconscients de la portée de leurs actes. Vous avez vous-même attaqué des humains, vous les avez mordus. S’ils ne se sont pas déjà transformés en goules nous serons très chanceux. 
- Comment en savez-vous autant ? »
Le ‘Guide’ leva ses yeux noirs vers elle d’un seul coup, sans brutalité. Elle tressaillit.
« Je suis un intermédiaire, dit-il après un temps. Les nouveau-nés laissés pour compte viennent à moi lorsque leur ancien monde s’écroule, lorsqu’ils cherchent des réponses. J’aide ces créatures de la nuit à mieux se faire à leur nouvelle vie. Elles s’acquittent de leur dette avec le temps. 
- Que dois-je faire ?
- Êtes-vous pucelle ? »
Valentine écarquilla les yeux, mais ne pu s’empêcher de répondre, du tac au tac :
« Non. Plus...
- Plus depuis quatre jours, est-ce exact ? »
Un long silence évocateur s’installa. Par la fenêtre, le feulement d’une voiture retentit, suivi d’une musique aux paroles inaudibles et aux basses lancinantes. Le tintamarre passa sous la fenêtre de la chambre pour s’éloigner lentement.  Le ‘Guide’ aspira une nouvelle bouffée puis l’expira par les narines avant de déclarer d’une voix étonnamment douce :
« Je suis sincèrement désolé… ».
La jeune femme lui lança un regard interrogateur. Il lui adressa un sourire triste et, après avoir écrasé la cigarette consumée dans son cendrier, il lui expliqua.
« Le passage de la Vie à la Non-vie, de l’Humanité à l’état de Vampire, est irréversible. Parmi ceux qui choisissent d’embrasser cette voie, peu connaissent réellement les enjeux et le prix à payer. L’insatiable soif de sang doit leur paraître un bien maigre tribut en comparaison des siècles d’existence qu’ils pensent vivre, des incroyables pouvoirs qu’ils convoitent. Seulement, ce qu’ils ignorent pour la plupart, c’est qu’un Vampire ne naît pas parfait. Ne naît pas complet. D’aussi loin que remonte la race des Vampires, l’engendrement a toujours nécessité certains… Pré-requis… Sans ces pré-requis, le pauvre nouveau né ne sera jamais un véritable Nosferatu. Tant qu’il n’achèvera pas sa transformation, ses dons demeureront endormis, et sa soif se fera de plus en plus impérieuse au fil du temps. Les imparfaits ne peuvent se reproduire, leurs victimes se changent souvent en goules, et ils ne survivent pas très longtemps. Seul un être humain vierge peut ressusciter en tant que Vampire complet. »
Il lança un regard à la jeune femme pour vérifier qu’elle l’écoutait toujours. Elle buvait ses paroles, atterrée. Il se leva, vida son cendrier,  puis se tourna vers sa fenêtre et reprit son discours.
« Votre destin était tracé avant même que votre Parent ne plante ses canines dans votre cou. J’ignore si vous étiez consciente de ce qui allait vous arriver, mais en vous déflorant, le Vampire savait, lui, qu’il vous condamnait à une non-vie d’errance. Je ne veux pas vous alarmer, Valentine, mais en l’état actuel des choses, si votre chemin ne croise pas celui d’un chasseur de Vampires, vous finirez par tomber sous les griffes de gens plus malintentionnés encore, des gens pour qui votre présence en ce monde constitue en soi une insulte à leur race. Il n’existe qu’une alternative pour vous : vous devez vous exiler. Vous cacher, loin de la ville et de ses lumières. Un petit village de campagne ou de montagne vous conviendra très bien. »

Le silence s’installa à nouveau. Valentine ne souffla mot. Etait-ce donc cela, son destin ? Il lui sembla que l’univers se dérobait sous ses pieds. Jamais elle ne serait une vraie Vampire. Jamais elle ne pourrait connaître la vertigineuse puissance que lui avait fait miroiter cette nuit maudite. À cette pensée, la jeune femme serra les dents. Pour une raison qu’elle ignorait, elle ne parvenait pas à pleurer. Le ‘Guide’ la regarda avec compassion, mais se garda de la rassurer. Il ajouta :
« Vous pouvez partir cette nuit avant l’aube, si vous vous dépêchez. Je vais prévenir Romarick. Une vieille amie du nom d’Angéla peut vous conduire dans un endroit sûr. Il vous suffira de lui dire que vous venez de la part de Farid. Elle comprendra. »
Il la raccompagna jusqu’à la sortie de son appartement et lui tendit un morceau de carton sur lequel une adresse était griffonné, ainsi qu’une pochette remplie de sang, certainement dérobée dans un hôpital. « Pour la route. Ca vous évitera d’agresser quelqu’un d’autre. » Lui dit-il. Elle s’efforça de sourire et murmura, la voix tremblante :
« Merci. Vous ne m’accompagnez pas ? 
- Non, dit-il simplement. Pas une nuit de pleine lune. »
Il tira la porte, puis s’arrêta dans son élan et glissa :
« Encore une chose, Valentine… N’oubliez pas. Vous ne devrez en aucun cas vous retrouver dehors au moment où le soleil se lèvera.
- Romarick m’a dit la même chose, murmura la jeune femme entre ses dents. Qu’est-ce que vous avez tous avec le soleil ? »
L’homme la regarda quelques secondes, puis poussa un long soupir de lassitude et referma la porte. Il se dirigea vers sa cuisine et versa un peu d’eau dans une casserole avant de la faire réchauffer. Une Vampire imparfaite… Non, pensa-t-il, il ne valait mieux pas qu’elle en sache d’avantage à ce sujet, dans son propre intérêt…
L’index de Valentine se promena un moment sur les touches de métal avant de presser la plus basse. Le vieil ascenseur fut pris d’un soubresaut, et commença à descendre péniblement les dix étages de l’immeuble. Apaisée par le doux feulement des rouages fatigués, la jeune femme se retourna vers la glace de la petite cabine pour vérifier que ses vêtements ne portaient aucune tache. Elle étouffa un cri de surprise. Dans le miroir, seule la porte de l’ascenseur se reflétait. Il ne renvoyait aucune image de Valentine. Ni de ses vêtements, ni de son collier, ni du sac à main qu’elle portait à l’épaule. Dans le monde du miroir, rien de tout cela n’existait. Valentine resta figée quelques secondes, cherchant en vain du regard le regard de son image, cherchant en vain l’ombre de sa présence. Elle posa sa paume contre la vitre mais le miroir la niait. Il la reniait. Vampire. Le bruit du verre brisé, incisif, retentit dans la cage d’ascenseur. De rage, la femme avait envoyé son poing s’écraser sur la surface lisse. Un picotement parcourut ses jointures, et une substance rouge se mit à s’écouler, glissant le long du miroir défoncé. Le sang, lui, se reflétait. Peut-être parce que ce n’était plus totalement le sien, songea Valentine avec amertume. Elle passa la langue sur sa main meurtrie, nettoyant l’hémoglobine, et se retourna lorsque l’ascenseur, avec un hoquet inquiétant, atteignit le rez-de-chaussée.

Le grincement quasi-imperceptible du lit se perdait dans le chœur des soupirs que les deux amants échangeaient. Dans un souffle, l’homme se cambra au dessus de la jeune femme, puis se pencha et logea sa tête au creux de sa clavicule en souriant. Sa langue parcourut une gracieuse courbe pour finir plus haut, sur sa gorge. Il cessa son va-et-vient et, dans un rire discret, murmura : "Tiens-toi prête." Elle sentit ses lèvres se presser contre son cou, sa mâchoire s’ouvrir, puis se refermer doucement. Ses crocs s’enfoncèrent férocement dans sa chair. Dans un spasme de douleur, la jeune femme jouit. Tout en poussant un feulement discret, son partenaire commença la vider de son sang, ce délicieux nectar chargé de dopamine. Les gémissements de Valentine durèrent quelques minutes, puis s’estompèrent dans les ténèbres alors que la vie la quittait. D’une pâleur de nacre, son visage apaisé par l’orgasme et les caresses de son amant se fendit d’un sourire. L’éternité l’attendait. Un voile noir l’enveloppa. Elle perdit conscience.
Il l’engendra.

Une mèche blonde plaquée sur le visage, Valentine marchait sur un trottoir d’un pas énergique, tentant en vain de chasser le sentiment de détresse de son esprit. D’éparses images et souvenirs défilaient devant ses yeux comme autant de preuves compromettantes au regard du dieu qu’elle avait autrefois prié avec ses parents, et auquel il lui arrivait de croire encore, même en tant que créature de l’ombre. En moins d’une semaine, sa vie avait basculé. Les morts déambulaient dans le même monde que les vivants, soumis à autant de lois qu’eux, et elle avait désormais rejoint leurs rangs. Et Lem… Elle prononça silencieusement ce nom, sa langue claquant contre ses dents, sa bouche formant un baiser invisible, et se mordit la lèvre inférieure. Elle se remémora la nuit endiablée qui avait précédé sa transformation. Elle se remémora le beau visage de son premier amant. Elle se remémora leurs premières rencontres, lorsque l’astre solaire embrassait l’horizon et disparaissait derrière un mur de feu. Elle se remémora le moment où il lui avait révélé sa véritable nature, où ses habiles mains avaient, en un claquement de doigts, embrasé une rose qu’il lui tendait. C’était à cet instant précis qu’elle était tombée amoureuse. Elle se remémora leur premier baiser, le contact de ses puissants crocs sur sa langue, puis cette nuit où elle avait décidé de quitter le foyer familial. Cette nuit-là, la jeune fille avait longuement dansé, rejointe par le Vampire. Cette nuit-là, il lui avait promis que la vie éternelle leur était destinée. Il l’avait emmené dans une chambre d’hôtel. Et…
Non-vie.
Une voiture passa à cent à l’heure tout près d’elle et roula sur une énorme flaque. Le temps sembla ralentir. L’eau glacée fut projetée dans les airs en une myriade de gouttes, que Valentine, les yeux écarquillés, vit en détail être éclaboussée hors du caniveau. Mue par son instinct, elle se décala de quelques centimètres, et laissa le jet d’eau s’écraser sur le sol, là où elle s’était trouvée quelques centièmes de secondes plus tôt. Encore sous le choc, la jeune femme se retourna et hurla une insulte en direction du chauffard, qui, par la fenêtre de son véhicule, lui adressa un majestueux doigt d’honneur. Elle soupira. Au moins une chose qui n’avait pas changé… Elle fit demi-tour et continua son chemin.
Par chance, Angéla ne logeait pas très loin. À peine trois quarts d’heure de marche la séparait de l’immeuble du ‘Guide’. L’avenue que Valentine arpentait débouchait sur un immense carrefour, au coin duquel elle reconnut le pâté de maisons décrit sur le carton. Elle s’en approcha et s’engouffra dans une série de petites rues qui constituaient en réalité une zone piétonne. Au dernier étage d’une des maisons, à travers une fenêtre d’où la lumière filtrait, de vives et jeunes voix retentissaient. L’odorat à présent hyper-sensible de Valentine perçut qui s’en dégageaient les senteurs de la transpiration, de l’alcool et du cannabis se mêler en un enivrant parfum. Plus bas, dans une autre habitation, une femme d’un certain âge murmurait une comptine à un enfant. La Vampire entendit également depuis l’appartement d’à côté, à l’abri de tous les regards, les sanglots d’un homme épuisé. Sur un toit, un chat s’apprêtait à éventrer le rongeur qu’il avait chassé toute la nuit.
Vie.
25. 23. 21. 19. Valentine s’arrêta au numéro que lui avait indiqué le dénommé Farid. Elle s’avança, tendit la main vers le clavier de l’interphone et trouva l’interrupteur étiqueté ‘Angéla Lombrosa’. Elle allait appuyer dessus lorsque, brusquement, quelqu’un à l’autre bout de l’interphone décrocha.
« Oui ? Grésilla une voix de femme.
- Je, balbutia-t-elle, c’est Farid qui m’envoie... »
Un temps. Un déclic discret retentit et la porte s’ouvrit. La Vampire s’engouffra dans l’ombre.
Sur le palier du deuxième étage, vêtue d’un pantalon en jean et d’une chemise relativement large tirant sur le beige, Angéla attendait dans le contrejour de la lampe de son appartement. Valentine la dévisagea en gravissant l’escalier de bois grinçant. Un visage paisible aux lèvres minces agrémenté d’un nez très aquilin, presque crochu, de hautes pommettes et de fins sourcils. Des cheveux d’un noir profond rattachés en queue de cheval. Lorsqu’elle fut enfin à sa hauteur, Valentine prit conscience de sa taille : Angéla avait au moins une tête et demie de moins que Valentine. Elle lui fit signe de la suivre dans la lumière. La jeune femme avança, alors que la porte d’entrée se refermait derrière elle. À la cacophonie de l’escalier grinçant avaient succédé le doux son de leurs pas feutrés sur un vieux tapis pourpre. L’appartement où vivait Angéla ressemblait à cette idée que la jeune femme se faisait d’une maison de veuve : de vétustes meubles de bois recouverts de livres sans images, une tapisserie jaunie par le temps, un chat qui dormait paisiblement dans son panier, tout en ce lieu diffusait une aura apaisante, peut-être à dessein. Valentine scruta discrètement le visage de cette femme pour constater que celle qu’elle avait tout d’abord pris pour une quadragénaire devait à peine avoir son âge, peut être un peu plus. Seules les cernes profondes qui marquaient ses traits laissaient deviner une certaine forme de lassitude. Les deux femmes pénétrèrent dans le salon et s’assirent sur de confortables fauteuils. Angéla prit la parole :
« Que puis-je faire pour toi ?
- Je suis une… Bâtarde, dit Valentine. J’ai été recueillie par un Vampire du nom de Romarick Vernet. Le Gui… Farid m’a dit que vous pourriez m’aider à trouver un endroit où me cacher...
- Et te cacher de qui, demanda la mystérieuse femme d’une voix douce ? 
- Je suis, balbutia-t-elle, je n’étais pas… »
Valentine détourna le regard, surprise de sa propre honte.
« Je vois, murmura son interlocutrice après quelques secondes. Tu n’as pas pu achever ta métamorphose. Pauvre petite Draculina... »
Elle laissa sa phrase en suspens, et sourit pour marquer sa compassion, laissant à Valentine le soin d’apercevoir ses canines, beaucoup trop longues pour un être humain. C’est à ce moment que la jeune femme remarqua la couleur de ses grands yeux sombres : un rouge très profond aux pourtours de l’iris, et plus clairs à proximité de la pupille, parcourus d’une teinte écarlate au motif quasi-électrique. D’autres détails vinrent s’ajouter à ce tableau : son teint tirait anormalement sur le blanc, aucune palpitation ne résonnait dans sa poitrine. Vampire. Angéla se leva d’un mouvement gracieux, signifiant à Valentine d’un geste de la main qu’elle pouvait rester assise, et, de sa démarche quasi-féline, se dirigea vers ce que la jeune femme identifia comme un vieux tourne-disque. « Je vais mettre un peu de musique avant que tu ne me racontes la suite » lança-t-elle, passant ses disques vinyles en revue et laissant son hôte balayer du regard le reste du salon. Le papier peint aux motifs abstraits qui recouvrait les murs se décollait ça et là et quelques poils de chat traînaient sur la moquette et sous les meubles, mais dans l’ensemble, l’appartement était bien entretenu. Jurant avec l’ensemble très vétuste des lieux, un tableau d’art contemporain trônait juste à côté d’une des deux fenêtres qui donnaient sur l’extérieur ; peu sensible à ces traces de peinture bleue et verte sur fond blanc, la jeune femme reporta son attention sur le mobilier. Une gigantesque armoire avait été placée de façon à  bloquer la deuxième fenêtre pour une raison obscure. Assortie aux trois fauteuils, une nappe de dentelles reposait sur la table basse, et sur la nappe, un récipient dont le plaquage en argent commençait à s’effriter. La curiosité de Valentine ayant pris le pas sur son désarroi, elle souleva le couvercle de la boite pour y trouver une vingtaine de petites friandises bien sagement entreposées. Une brise fraîche d’agréables souvenirs sembla venir lui caresser le visage : Valentine avait toujours adoré les calissons.
Un regard vers Angéla. D’un geste furtif, la jeune femme se saisit d’une confiserie en prenant soin de ne pas émietter le glaçage sucré sur le tapis, et la porta à ses lèvres. Depuis combien de temps n’avait-elle mangé de véritable repas ? Elle engloutit le calisson avec une moue de délice et mastiqua quelques secondes la pâte sucrée, les papilles en alerte, à la recherche de sensations issues de ses souvenirs, mais au terme de quelques secondes, un amer constat s’imposa à elle. Le petit gâteau n’avait aucun goût. Valentine avait l’impression de mâcher du carton. De dépit, elle avala le morceau devenu informe sous son palais et jeta un autre regard à son hôtesse pour vérifier qu’elle ne l’avait pas vue. Cette dernière s’était saisie d’un album et s’affairait à l’installer sur l’antique tourne-disque. La jeune femme ouvrit la bouche pour lui demander quelle musique elle s’apprêtait à faire jouer, mais une sensation étrange la coupa dans son élan. Elle cligna des yeux et réalisa que la confiserie qui avait glissé le long de son œsophage était inexplicablement resté coincée juste à l’entrée de son estomac. Sa gorge se serra brutalement et, accompagnant la douleur inattendue, une violente quinte de toux secoua la jeune femme. Sous le regard intrigué d’Angéla, Valentine tenta en vain de retenir ses spasmes durant quelques secondes, avant de sentir un liquide visqueux remonter le long de son œsophage. Elle eut un haut-le-cœur et recracha ce qui encombrait ses voix naturelles en un agglomérat brunâtre, mélange de nourriture, de salive et de sang coagulé, qui retomba sur la table basse. La jeune femme continua à tousser pendant un moment, hoquetant de surprise et de dépit. Lorsque sa crise fut passée, elle n’osa relever la tête et croiser le regard d’Angéla. Cette dernière s’était avancée vers elle. Elle posa la main sur son épaule dans un  geste réconfortant.
« C’est une des leçons que tu te devais d’apprendre, finit-elle par lui dire tout bas en lui tendant un mouchoir de tissu. Les Vampires se nourrissent de sang. Rien d’autre ne peut combler notre soif, Draculina. »
Pendant que Valentine essuyait les résidus qu’elle avait régurgités et pansait les plaies de sa fierté mise à mal, Angéla retourna près de la platine et ajusta le bras de la machine. Une paisible mélodie se fit entendre dans l’appartement, basses, cordes et piano ponctués par le raclement de gorge de l’invitée. Angéla vint se rasseoir en face de Valentine et, détendue par la musique, se cala contre le dossier de son fauteuil en croisant les jambes, l’index battant légèrement la mesure. Elle reprit la parole :
« Tu as donc été mordue sans être vierge. Farid avait raison, les gens comme toi ne sont pas en sécurité par les temps qui courent. Beaucoup de Vampires ne supportent pas l’idée que ceux qu’ils considèrent comme des êtres incomplets partagent le titre de Nosferatu. Et puis il y a les chasseurs de Vampires, qui savent bien que les imparfaits attaquent souvent les mortels sans réfléchir, alors ils préfèrent éliminer ceux qu’ils croisent. Pour éviter d’autres victimes. Je peux les comprendre. »
Elle soupira, un vague sourire aux lèvres, et, de de sa chemise, sortit une pochette de sang transparente identique à celle que le ‘Guide’ avait confiée à Valentine. Du bout de ses ongles, elle ôta d’un des replis du sachet un petit capuchon de couleur jaune et en déplia une paille qui semblait se prolonger jusque dans le contenu sanguinolent.
« Tu en veux, demanda-t-elle à son invitée ? Il doit m’en rester deux ou trois dans le frigo.
- Non merci, risqua Valentine. J’ai la mienne. »
Elle sortit sa propre pochette de son sac et imita maladroitement Angéla. Celle-ci eut un petit gloussement mais ne pipa mot. Les deux Vampires se mirent à siroter leurs breuvages respectifs, apaisées par l’entraînante et calme mélodie. Valentine se sentait mieux. Plus à l’aise. Lorsqu’elle eut terminé de boire, Angéla demanda, sur le ton de la confidence :
« Est-ce que tu veux me raconter comment tu t’es faite mordre, Draculina ?
- Je m’appelle Valentine.
- Oh, pardon, dit sa congénère avec un petit rire, t’es une nouvelle, j’oubliais. Un Dracul, une Draculina, ce sont les Vampires incomplets comme toi. C’est une petite appellation que nous autres, les Vampires old-school, employons souvent. Mais tu préfères peut-être que je t’appelle par ton nom ?
- S’il-vous-plaît, dit Valentine avec un sourire. »
Le chat de l’entrée s’était réveillé et avançait à présent vers sa maîtresse, avide de caresses. Il sauta sur ses genoux et se roula en boule, alors qu’Angéla passait sa délicate main le long de son poil.
« Farid était mon petit frère, finit par dire celle-ci. »
Devant le regard choqué de son interlocutrice, elle ajouta d’une voix neutre :
« J’ai quarante ans. Soixante six en tant qu’humaine. À l’âge de vingt-six ans, une Vampire m’a sauvée de la mort à laquelle me condamnait ma tumeur cérébrale, en me condamnant elle-même à une non-vie éternelle. Je ne lui avais rien demandé mais, dans le coma, on n’est plus vraiment apte à décider de quoi que ce soit. »
Valentine écarquilla les yeux. Angéla lui sourit puis continua :
« Lorsque, pour la première fois de ma seconde vie, mes yeux se sont ouverts, j’ai cru que j’hallucinais. J’étais dans un sac mortuaire. C’était comme si une personne dans le monde réel s’était assise sur ma poitrine tout en me maintenant paralysée. J’ai déchiré le plastique du sac et j’ai transpercé les containers d’azote liquide où se trouvaient les échantillons sanguins de la clinique. J’ai tout bu. Puis je me suis enfuie, pour découvrir que je ne rêvais pas. Farid n’avait que quinze ans à l’époque. J’ai admiré le sang-froid dont il a fait preuve lorsque je lui ai appris… Ce qu’il avait à savoir… Il m’a assistée comme il a pu durant mes débuts, il m’a aidée à trouver du sang et à cacher les corps de mes victimes lorsque je commettais des erreurs. Très responsable, ce frangin. Ca lui a joué des tours, plus d’une fois. »
La platine émit un grincement caractéristique et commença à lire la seconde face du vinyle.
« J’ai retrouvé celle qui m’avait engendrée, dit la femme. Ma Vampire-Mère. Elsa, qu’elle s’appelait. Elle avait été chirurgienne de guerre durant sa vie Humaine, et n’avait pu soigner son propre père, atteint d’un éclat d’obus au poumon. Peut-être qu’elle avait voulu se racheter en m’offrant de survivre.
- Elle vous l’a raconté, demanda Valentine ?
- Non, dit Angéla, le regard perdu. Elle était bien trop fière pour avouer une telle faiblesse. C’est le cas de la plupart des Nosferatu, d’ailleurs. On passe notre temps à transgresser les lois de la nature et de l’éternité, parce que c’est ça, notre raison d’être : la transgression. Condamnés à la nuit, on se surprend à apprécier nos interminables parties de chasse et on prend de la distance avec ceux qui, autrefois, étaient nos congénères. Bloqués pour le reste de notre existence dans le corps d’une jouvencelle, on se complait dans cette vision de l’immortalité que les légendes nous ont transmise jusqu’à ce qu’un modeste pieu de bois ne vienne nous rappeler que nous ne somme jamais à l’abri d’un coup en plein cœur. Tu te demandes pourquoi je te raconte tout ça, ajouta-t-elle ensuite en regardant son invitée dans les yeux ?
- Oui. »
La Vampire avala la dernière goulée de sa pochette de sang et, se composant un visage plus sérieux, se pencha vers l’avant.
« C’est pour t’inciter à en faire de même. Je veux savoir si tu es devenue une Draculina par choix, ou si, comme moi, le destin t’y a contrainte. »
Valentine décela dans le ton de son hôtesse une pointe de sévérité qui la surprit au premier abord. Cependant, le discours de son hôtesse l’avait inexplicablement mise en confiance. Elle soupira et, joignant ses mains sur ses cuisses, confessa son histoire à Angéla.

Romarick avait beaucoup marché cette nuit-là, sa barbe grise frémissant au gré de la brise. Le hasard avait conduit le vieux Vampire à longer cette interminable avenue bordée de peupliers et de platanes vers la fin sa promenade nocturne. Le même hasard avait mis sur son chemin un banc, et sur ce banc, une jeune femme inconsciente. Romarick s’était approché d’elle avant de se rendre compte qu’elle ne respirait pas. Il vit sur son cou les deux marques caractéristiques, ces deux petits trous que constituait la trace d’une morsure. Sa montre indiquait cinq heures : le jour n’allait pas tarder à se lever ; sans trop y réfléchir, le vieux Vampire s’était saisi du corps de la fille et l’avait emmitouflée dans son propre manteau. Elle gémit mais ne se réveilla pas. « Chhh, souffla Romarick de sa voix éraillée. Tout va bien, petite. On va rentrer. »
Il la recueillit.

Les deux jeunes femmes s’étaient tues, tout comme la musique que diffusait le tourne-disque. Seul le ronronnement du chat et le tambourinage d’une légère bruine sur les carreaux de la fenêtre trahissaient la chaleur de la vie. Alors que Valentine venait de terminer son histoire, Angéla tendit la main vers la table basse, se saisit d’un calisson et le servit à son familier, qui s’empressa de l’engloutir avec un miaulement de reconnaissance avant de descendre de son perchoir. La Vampire en profita pour se lever et alla s’adosser à un mur. Son visage arborait une expression indéchiffrable, à mi-chemin entre la compassion et l’amusement. Son regard erra quelques secondes avant de se reposer sur son invitée et ses lèvres de se retrousser en un petit sourire. Elle s’étira et, après un instant de réflexion, reprit la parole :
« Quelle histoire tragique, ma pauvre petite. Tu as dû beaucoup souffrir. Il vaut mieux que je t’emmène loin d’ici. La ville est un véritable piège à rats.»
Elle fit passer un temps avant d’ajouter :
« Evidemment, ce serait différent si tu parvenais à compléter ta transformation, mais... »
Valentine releva vivement la tête vers Angéla. Sur son visage dilaté de surprise, une expression d’espoir naquit.
« Il y a un moyen, demanda-t-elle d’une voix plus aigüe?
- Evidemment qu’il y en a un, fit Angéla. Seulement… »
Elle laissa sa phrase en suspens et se décala du mur pour aller se rassoir. Face à elle, son interlocutrice resta interdite :
« Hé bien quoi ?
- Seulement, pour cela, il te faudra retrouver ton Vampire-Père, acheva-t-elle calmement. Ce… Lem, c’est bien comme ça qu’il s’appelle ? »
La jeune femme acquiesça silencieusement, troublée. Tenter de retrouver son amant, lui faire face, tout cela lui avait semblé, pour une raison qui lui échappait encore, au dessus de ses forces. Elle se mordit la lèvre avant de s’enquérir d’un murmure :
« Et ensuite, qu’est-ce qu’il faudra que je fasse ?
- Tu te souviens de mon histoire, dit Angéla, n’est-ce pas ? Tout comme toi, je n’étais plus vierge au moment de ma résurrection. Une vraie petite Draculina, effrayée et affamée. J’ai été source de beaucoup d’ennuis, pour beaucoup de gens, y compris mon frère. Une nuit, par chance sûrement, j’ai retrouvé Elsa. Tu m’as demandé comment j’avais pu savoir ce qui l’avait poussée à m’engendrer. Tu m’as demandé si elle me l’avait expliqué. Non, elle ne l’a jamais fait. Je n’ai compris ses motivations qu’après l’avoir mordue. Ses souvenirs, son âme, je les ai bus avec son sang. Me nourrir de ma Mère, c’est cela, Valentine, qui a fait de moi une Vampire complète. Si tu veux échapper à ton destin, tu devras, toi aussi, retrouver Lem et boire son sang. »
Silence.
Le chat miaula nonchalamment.
 Valentine essaya de remettre de l’ordre dans ses pensées.
« Est-ce que vous me dites la vérité, s’enquit-elle ? »
Angéla lui adressa un sourire bienveillant.
« Qui sait, dit-elle, peut-être que vous avez besoin de parler, lui et toi. De toutes façons… Boire le sang du Vampire Parent ou celui d’un Vampire de sexe opposé à ce dernier, ce sont tes seules alternatives, Draculina. Et je pense que tu n’as aucune envie de goûter au mien. »
Elle avait prononcé cette dernière phrase si posément, d’un ton si suggestif, que Valentine ne put qu’accepter sa véracité. Elle se leva ragaillardie cependant, enrichie d’une énergie nouvelle, et décida de prendre congé. Angéla la raccompagna jusqu’à la porte de son appartement. Le petit félin les suivit, probablement insatisfait du manque d’attention que ces deux créatures étranges lui portaient. La maîtresse des lieux ouvrit la porte et, alors que Valentine sortait, lui adressa quelques mots :
« Tu sais où le trouver, le prince charmant ?
- Oui, souffla la jeune femme. »
Sa voix tremblait un peu. Angéla sourit. Au moment de refermer la porte, elle se ravisa.
« Draculina, appela-t-elle.
- Oui ?
- Je peux te poser une dernière question ? »
Valentine leva un sourcil.
« Pour quelle raison as-tu voulu que ton Roméo te change en Nosferatu ? »
La jeune femme resta sur place, le regard perdu, puis répondit :
« Je crois… Je voulais être à ses côtés.
- À ses côtés ?
-Je voulais vivre éternellement. Avec lui. Il est la seule personne que je pourrais aimer. J’ai fait ce choix par amour. C’est normal, c’est ça, l’amour, non ? »
Elle releva la tête vers son aînée et tressaillit : le sourire d’Angéla s’était déformé en un horrible, impitoyable rictus, rendu encore plus démesuré par ses crocs et la pâleur de ses gencives. Du fond de ses yeux, une lueur brillait. 
« Sans l’ombre d’un doute, répondit-elle avant de refermer la porte. »
 Valentine s’en fut. Elle quitta en toute hâte la maison et ne se retourna pas.

La pendule de la cuisine sonna, annonçant trois heures du matin. D’un geste paisible, la Vampire aux cheveux noirs écarta le rideau qui obstruait sa fenêtre pour contempler du haut de ses deux étages la silhouette de la jeune femme qui s’éloignait au pas de course, comme pour échapper aux doutes qui devaient à présent l’assaillir. Valentine continua le long de la ruelle puis disparut au coin d’une des nombreuses maisons de pierre. Angéla resta là, à regarder pensivement les pavés mouillés. Le matou vint frotter sa tête contre ses jambes. Sans quitter l’extérieur des yeux, elle leva le pied gauche pour gratter affectueusement du gros orteil l’animal derrière l’oreille.  Angéla appliqua doucement les cinq doigts de sa main droite sur la surface de la fenêtre. Son rictus fit à nouveau surface. Lem. Ce prénom évoquait bien des souvenirs. Ainsi, il continuait ses petits jeux malsains de son côté, cet éternel adolescent, ce boulimique insatiable, toujours à la limite des règles de conduite… D’une certaine manière, Angéla l’était aussi. Mais la dernière chose dont Lem avait besoin, c’était qu’une Draculina revancharde ne vienne lui chercher des crosses, ne le pousse à se faire remarquer. D’ici la fin de la nuit, la petite Valentine allait le retrouver, c’était inévitable. Valentine… Quelle adorable petite idiote de Draculina. La leçon qu’elle s’apprêtait à apprendre serait méritée, bien que douloureuse. Angéla songea qu’elle aurait pu lui cacher l’existence d’une échappatoire, tout comme Farid l’avait fait, mais… La Vampire fit à mi-voix :
« Nous sommes, de par notre présence ici-bas, un mensonge envers la vie. Lem t’a menti, Draculina. Moi aussi, en quelque sorte. Mais le plus triste dans l’histoire, c’est que tu te mens à toi-même. Et ça, ni la vie ni la non-vie ne te le pardonneront. »
Et, en fixant ce miroir de fortune, là où aurait dû se trouver le reflet de sa pupille, elle ajouta :
« N’est-ce pas, Elsa ? »
Un gloussement teinté de démence la secoua. Subrepticement, son regard changea de focale et se concentra sur ce qui se reflétait dans la vitre. Ignorant l’existence d’Angéla, ou bien proclamant l’inexistence de son image, le verre réfléchissait le salon derrière elle. Si l’univers les reniait ainsi, pensa-t-elle, quelles autres alternatives les créatures des ténèbres avaient-elles que de le renier en retour ? Ultimes insultes au cycle de la vie, les non-vivants ne renvoyaient aucune image. Dispensables au monde, indispensables à eux-mêmes,  et tentant désespérément de forcer la réalité à les accepter, quel autre acte pouvaient-ils commettre en dehors de la transgression ? Elle se pencha, caressa tendrement la tête de son chat, et répéta tout bas, pour elle-même :
« Nous sommes un mensonge envers la vie. Un mensonge par omission. »

Valentine courrait, à présent. Ses chaussures à talon dans la main, elle se hâtait vers sa destination, la boite de nuit où, pour la première fois, elle avait rencontré son amant. « Je viens souvent ici », lui avait-il dit le même soir. La jeune femme suivait à pieds la rame de métro aérien qui, elle le savait, la mènerait à bon port. Chaque pas lui faisait l’effet d’un envol, comme si elle se libérait à chaque fois de l’attraction terrestre pour une milliseconde, puis retombait sous son emprise ; et, contrariant cette sensation de semi-liberté, chaque pas la rapprochait de la confrontation inéluctable, cette confrontation qu’elle redoutait. Si son cœur avait encore été en état de battre, il se serait frayé un chemin jusqu’à sa gorge. Lem l’attendait, elle le savait. Elle continua sur quelques kilomètres sans s’essouffler, puis s’arrêta subitement, alors que la ligne, jusque là visible, s’enfonçait sous terre. Valentine dû trouver un plan du quartier pour pouvoir continuer. Seuls quelques pâtés de maison la séparaient de son objectif. Elle ralentit, resta en petites foulées sur quelques mètres, puis stoppa sa course. Elle chaussa à nouveau ses souliers et se remit à marcher à vitesse normale. Les révélations d’Angéla avaient fait leur chemin dans son esprit. Mais pourquoi donc avait-elle attendu de savoir tout cela ? Pourquoi n’était-elle donc pas directement allée rejoindre l’élu de son cœur lorsqu’elle s’était dérobée à Romarick ? Peut-être se sentait-elle plus sereine à présent qu’elle savait quoi faire ; peut-être qu’acquérir le statut de véritable Vampire ne constituait qu’un prétexte pour retrouver son amour. Oui, il était logique qu’après tant d’incertitudes et d’interrogations, elle lui revienne enfin. Car c’était pour lui qu’elle avait fait ce sacrifice, pensa-t-elle. Lem l’avait à coup sûr laissée à elle-même dans le but de la tester, de mettre son amour à l’épreuve. Il ne pouvait en être autrement, n’est-ce pas ? Une petite voix résonna à l’arrière de son crâne : « Sans l’ombre d’un doute… » Inexplicablement, l’ignoble sourire chargé d’ironie d’Angéla lui revint en mémoire à cet instant précis. Elle secoua la tête, chassant ces pensées parasites, et continua sa route.
Lasers et flashs scarifiaient l’obscurité, éclairant les noctambules qui se trémoussaient sur la piste. Sous les vibrations de la musique, les corps ondulaient, déchaînés par le mélange de phéromones, d’alcool et d’autres substances moins légales qui circulaient au sein de l’établissement. Les pads et les basses résonnaient, serpentant sur le sol pour remonter le long des échines, tandis que les batteries infusaient à l’ensemble du morceau un rythme endiablé, presque guerrier, annonciateur de la partie de chasse à laquelle Valentine allait se livrer. Elle pénétra dans ce temple orgiaque où, pour une créature de la nuit, les plaisirs de la chair et du sang ne faisaient plus qu’un. Adossée à la porte d’entrée, la jeune femme contempla un moment l’ondoiement de cette masse humaine, concentrant ses sens vampiriques à la recherche d’un visage familier, en vain. Elle ne parvenait pas à distinguer les visages dans cette cohue. En outre, elle se rendit compte que celui de Lem avait toujours été très flou dans son esprit. Si ses traits aquilins, la couleur de sa peau et celle de ses cheveux étaient gravés dans sa mémoire, le visage de son Vampire-Géniteur lui paraissait étrangement impossible à se remémorer. Changement de plan : elle alla déposer son sac au vestiaire et rejoignit la foule dansante. Romarick lui avait expliqué un jour que les suceurs de sang possédaient une sorte de sixième sens qui, s’ils se concentraient suffisamment, leur permettait de détecter la présence de leurs semblables à une certaine distance. Entraînée par la musique, la jeune femme commença à danser, laissant le flux de la foule prendre possession de son corps. Ondulant des hanches et de la tête, Valentine s’abandonna à cette demi-transe, son attention voguant sur la houle humaine. Sans crier gare, un frisson la parcourut : elle sut qu’il était là. À quelques mètres. Elle ouvrit les yeux. Ses pupilles s’agrandirent démesurément alors qu’elle balayait la piste du regard, immobile parmi les corps en mouvement.
Le temps sembla ralentir. La jeune femme avançait, imperturbable, écartant les danseurs sur son passage, jusqu’à ce que la vibration dans son échine atteigne son paroxysme. Une fêtarde aux longs cheveux blancs, physiquement dans la trentaine, surgit subitement sur sa gauche et vint se coller à elle, l’invitant visiblement à danser. Ce faisant, elle brisa la concentration de Valentine, qui émit un chuintement exaspéré avant de se laisser entraîner par sa nouvelle partenaire. Les deux femmes se trémoussèrent quelques minutes, alors que la Draculina tentait de se focaliser à nouveau sur son congénère. Le Vampire qu’elle détectait était très proche, elle le savait. Cependant, le soudain contact des deux mains glaciales de la danseuse sur ses hanches la troubla. Quelque chose ne tournait pas rond. Elle reporta son attention sur celle-ci et finit par remarquer aux coins de son sourire des crocs caractéristiques. Sa partenaire retroussa lentement les babines et, passant sa langue sur une de ses canines, lui fit un clin d’œil suggestif. Paralysée, Valentine sentit le visage de sa cavalière glisser le long de son cou pour arriver au niveau de la carotide ; elle sentit son souffle tiède et ne put réprimer un gémissement lorsque les lèvres de la jeune femme passèrent sur les traces de morsure de sa gorge. Elle se dégagea brusquement de son étreinte et, frustrée et un peu confuse, se dirigea vers la sortie du night-club, dont elle claqua la porte.
Arrivée dans la rue, elle fulmina. La ville était décidément autant peuplée de Vampires qu’une gare aux heures de pointes. Et celle-ci lui avait fait perdre son temps. La jeune femme esquissa un geste vers son sac avant de s’apercevoir qu’elle l’avait laissé dans les vestiaires. Penaude, elle retourna sur ses pas et présenta son ticket au réceptionniste. Pendant que ce dernier s’affairait à retrouver le petit sac, un jeune couple sortit nonchalamment de la boite et dépassa la jeune femme en échangeant des gloussements :
« T’as envie de quelque chose en particulier ?
- Tu le sais bien, minauda la fille, hilare.
- Ca tombe bien, j’ai réservé une chambre. »
Valentine sentit son dos se raidir et, de surprise, se mordit la langue. Elle aurait reconnu cette voix entre mille, cette voix au timbre rauque et suave à la fois, cette voix chaude et aérienne, la dernière qu’elle ait entendue dans sa vie humaine. Le souffle coupé, elle ne prêtait attention ni aux résidus sonores que filtrait la porte, ni aux détails de la conversation que les deux jeunes gens échangeaient. Seule importait cette voix. La voix de Lem. La Vampire n’osa se retourner qu’une fois le duo parti. Elle remercia distraitement le réceptionniste, se saisit de son sac et fila sans demander son reste. Elle les suivit dans la rue, de loin, en priant pour que l’homme ne la repère pas. A en juger par sa démarche et ses expressions, la fille qu’il traînait à son bras devait avoir dix-huit ans, peut-être moins. Ses couettes, sa voix suraigüe, son rire, tout en elle exaspérait Valentine. Que faisait donc Lem avec une telle pisseuse ? S’était-il laissé séduire par cette ridicule petite poule ? Et où se rendaient-ils comme ça, tous les deux ? Se pouvait-il que cette gamine eût percé le Vampire à jour et ne cherchât qu’à se faire mordre, tout comme Valentine ? Jalousie et détresse se mêlaient en elle, lui faisaient perdre contrôle d’elle-même, bien qu’elle se forçât à garder son calme. Une fois qu’elle aurait reconquis son homme, elle veillerait à ce que plus une de ces petites garces ne s’approche de lui. Elle se mordit la lèvre. Il lui appartenait. Il lui appartenait, il était à elle. À elle. Uniquement à elle.

Le couple s’arrêta devant un hôtel et y entra. La jeune femme attendit quelques instants avant de faire de même. Se faufiler sans être remarquée à travers les couloirs tapissés de moquette fut un jeu d’enfant. Valentine dû se cacher à plusieurs reprises mais, pas une fois, elle ne perdit le duo de vue.  Ils pénétrèrent dans un ascenseur ; elle monta quatre à quatre les escaliers, portée par son agilité surhumaine et guidée par son sixième sens. Lorsque qu’elle sentit que l’ascenseur arrivait au terme de son ascension, la Vampire redoubla d’efforts et accéléra pour combler les deux étages de distance qui la séparaient d’eux. Quand, enfin, elle atteignit la dernière marche, elle se pencha cinq secondes pour reprendre son souffle, puis leva les yeux vers l’interminable corridor qui s’étendait devant elle. La jeune femme prit une longue inspiration et se concentra sur la présence de Lem, qu’elle sentait devant elle. Au gré des portes défilaient le matricule des chambres. 47. 46. 45… Elle s’arrêta à au 42. Elle les sentait tout proches. Elle s’avança lentement vers la porte, l’effleura de ses doigts puis, dans un élan silencieux, colla l’oreille contre le bois. Ils se trouvaient dans cette chambre. Cette chambre baignant dans la lumière. La lumière d’une lune filtrée par les rideaux entrouverts, la lumière ravissant un lit à la pénombre. Masquée par la porte, la voix de Lem parvint aux oreilles de la jeune femme. « Je suis à toi. » Automatique, presque instinctif, un spasme de rage compressa d’un coup les muscles brachiaux de Valentine qui, en poussant un hurlement, télescopa la porte. Celle-ci vola et claqua contre le mur adjacent, révélant à la Vampire l’intérieur de la chambre.
La lueur tamisée que les fenêtres diffusaient dans la pièce éclairait le couple en son centre ; Lem, dans son étroit chemisier blanc, les muscles saillants et sa chevelure blonde ondulant au vent, enlaçait sa compagne. Elle, très jeune, se tenait sur la pointe des pieds. La brise jouait avec ses boucles brunes, les faisant danser sur son visage à la teinte mate. Son nez retroussé, ses tâches de rousseur, ses yeux démesurés, tout en sa figure évoquait l’enfant. Elle sortait probablement tout juste de l’adolescence. L’irruption de Valentine les interrompit au moment où leurs lèvres s’unissaient en un brûlant baiser; ils levèrent en même temps leurs têtes en sa direction.
« Lem, interpella la jeune femme, tentant de conserver un timbre posé ! Qu’est-ce que tu fous ici ? »
Le Vampire haussa un sourcil et, le plus naturellement du monde, répondit :
« Heu… On se connaît ? »
Visiblement inquiète, la fille qu’il enlaçait se blottit contre lui, ce qui redoubla la colère de l’intruse. Cette dernière s’avança et donna un coup rageur contre l’interrupteur mural pour allumer le lustre de la pièce, révélant son visage à la lumière. Sans quitter Lem des yeux, elle asséna :
« Je peux pas croire que tu m’aies déjà oubliée… »
L’homme écarquilla les yeux. Il ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, puis, claquant des doigts, s’exclama :
« Ah ouais, ouais, attend, ça va me revenir. Vanessa… Non, Valérie. Véronique ! C’est ça, Véroni…
- Valentine, le coupa celle-ci, folle de rage. 
- Valentine, voilà ! Enchaîna-t-il avec un sourire coupable. Prénom en ‘V’, au temps pour moi, j’ai une très mauvaise mémoire des noms. »
La Draculina tremblait franchement à présent. Sa mâchoire était tellement serrée qu’elle la sentait prête à céder. Après le périple qu’elle venait de traverser, le désespoir, la peur et l’appréhension qu’elle avait tour à tour endurés, elle subissait un nouvel affront. Elle voulut exprimer ce qu’elle avait sur le cœur, mais seul un bégaiement d’indignation s’échappa de sa bouche.
« Bon, c’est sympa de te revoir, tout ça, continua le Vampire... Mais t’as intérêt à avoir une bonne raison, parce que tu viens juste de me flinguer la soirée. J’ai même plus faim. 
- Je t’ai cherché partout, Lem.
- J’imagine, fit-il avec un sourire indéchiffrable. Contente de me voir ?
- Comment, balbutia-t-elle, comment as-tu pu me faire ça à moi ? Après le sacrifice que j’ai fait pour toi, comment as-tu pu me laisser tomber pour cette petite garce ? »
La jeune fille aux bras de Lem le fixa de ses grands yeux et, de sa voix suraigüe, s’enquit :
« Bébé, qu’est-ce que tu racontes ? C’est qui, elle ? C’est aussi une Vampi - » 
Elle ne termina pas sa phrase. Un bruit plein et écœurant retentit : pendant qu’elle parlait, Lem avait passé sa main derrière la nuque de sa compagne sans même la regarder, et, d’un mouvement sec du poignet, lui avait brutalement brisé les cervicales. La tête effroyablement tordue, un regard d’incompréhension à jamais gravé sur le visage, le corps de la demoiselle tomba à genoux avant de s’effondrer sur le sol. Devant l’expression terrifiée de Valentine, le meurtrier se détendit les mains puis se tourna à nouveau vers la Draculina, lui adressant le sourire du fonctionnaire ayant jeté une pile de papier inutile. Il ajouta avec légèreté :
« Ca, c’est fait. Bon, alors, qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »
Sa congénère ne répondit pas tout de suite, tétanisée par la scène qui venait de se dérouler devant ses yeux. Elle finit par dire d’une voix tremblante :
« Tu… Tu l’as tuée… 
- J’avais pas envie de me taper une scène, fit-il sur le ton de la conversation. »
La froideur avec laquelle l’homme avait parlé désarçonna d’autant plus Valentine. Elle fit inconsciemment un pas en avant et tenta de reprendre son calme. Son instinct vampirique lui hurlait de fuir, mais elle refusait de l’écouter. Elle était venue reprendre ce qui lui appartenait.
« J-je suis là pour te demander une faveur. Laisse-moi boire ton sang.
- Non. »
La réponse avait été rapide et directe, comme s’il s’était attendu à cette requête.
« Je suis venue pour toi, dit-elle. Même si t’as tué cette fille, et même si t’as tué d’autres gens, ça n’a aucune importance. Je veux devenir complète. Et je t’aime. J’ai compris ce que c’était d’être une Vampire, et maintenant je suis prête à faire le pas. Je suis prête à vivre cette malédiction avec toi, pour toujours ! C’est bien ce que tu voulais, n’est-ce pas ? »
Lem écarquilla les yeux avant de pousser un ricanement qui résonna dans la pièce. Il écarta les bras devant une Valentine de plus en plus déboussolée et répondit, encore frémissant d’un léger rire :
« Haha, alors là, c’est le festival ! Tu croyais vraiment que nous étions liés par une sorte d’amour damné, toi et moi ? Désolé, Vanessa…
- Valentine !
- Désolé, Val’, mais comment une personne sensée pourrait vouloir passer l’éternité en ta compagnie ? »
Ces mots eurent l’effet d’une douche froide, d’une averse glacée sur la jeune femme. Elle se remit à trembler de façon incontrôlée pendant que Lem enchaînait :
« Est-ce que tu penses que si j’en avais eu quelque chose à foutre, je t’aurais laissée sur un banc à l’air libre, en attendant  que le soleil se lève ? Non, non, non, se taper une humaine, c’est sympa, mais une fois changée en Draculina, elle perd tout son intérêt. Mieux vaut s’en débarrasser rapidement. Ca attire les emmerdes, les incomplets.
- Mais, bégaya la Vampire, mais… Je croyais que… Je croyais que nous deux… »
Elle se mordit la lèvre, incapable de pleurer. Non, c’était impossible. Lui et elle, étaient destinés l’un à l’autre, il ne pouvait en être autrement. Elle cria :
« Tu mens ! Pourquoi es-tu entré dans ma vie ?! Pourquoi moi ?! Je croyais… Je croyais... »
Sa voix faiblit. Ils restèrent quelques secondes debout, face à face, puis Lem fit volte face et, bousculant la dépouille de sa victime du pied, alla s’asseoir sur l’un des tabourets en fer qui trônaient tout près du lit. Il croisa les jambes sans quitter Valentine des yeux et déclara :
« Tu pensais que je t’avais approchée parce que tu étais spéciale, n’est-ce pas ? Mais t’es loin d’être spéciale, Valencia. Tu étais une mortelle ordinaire, et lorsque tu as cessé de l’être, tu n’es devenue rien de plus qu’une Draculina ordinaire. Il y a actuellement mille deux-cent cinquante huit Vampires recensés dans cette ville, dont quatre cent-seize incomplets, mais toi, TOI tu serais spéciale ? Les humaines sont toutes pareilles, l’égo boulimique d’attention, prêtes à croire n’importe quoi tant qu’on flatte leur orgueil. En ce sens, tu n’as pas perdu ton humanité. »
Le ton de l’homme avait subtilement pris une teinte méprisante. La jeune femme  allait répliquer, mais Lem continua :
« N’essaie même pas de le nier. Nous autres Vampires, lorsque nous vidons nos victimes de leur sang, sommes sujets à ce qu’on nomme la Rémanence. Nous nous approprions les souvenirs et l’âme de nos proies. Il y a quelques jours, tu as candidement fugué de chez toi et tu m’as presque supplié de t’engendrer. Tu t’en souviens, non ? Cette nuit là, j’ai bu tout ton sang, j’ai lu en toi, Draculina. Tous tes souvenirs, tous tes fantasmes, les moindres de tes petits secrets, tout m’a été révélé. »
Valentine retint son souffle dans un petit cri de stupeur : l’histoire d’Angéla lui revint en tête. Lem sourit à nouveau.
« Pauvre petite mortelle, continua-t-il. Prisonnière d’une vie terne, entourée de personnes ennuyeuses, soumises aux obligations et aux doutes de l’existence, continuellement confortée dans sa vision du monde… Et soudain, au détour d’une soirée, voilà qu’un homme déboule dans ton paysage. Mais tu sais ce qui est le plus drôle dans tout ça ? »
Son sourire s’effaça soudain et il continua d’un ton tranchant :
« Ce n’est qu’au moment où tu as su ce que j’étais que tu t’es intéressée à moi. 
- C’est faux, protesta-t-elle ! Je t’ai toujours aimé !
- Cesse de mentir. Cesse de te mentir. À partir du moment où je te l’ai révélée, chacune de tes pensées se sont tournées vers ma vraie nature. Un Vampire, voilà qui était nouveau. Voilà qui était intéressant pour la post-adolescente virginale que t’étais. Le Vampire en moi t’obsédait. Mais à aucun moment tu n’as éprouvé de l’amour pour moi. Réfléchis, essaie de t’en rappeler : m’as-tu une seule fois demandé qui j’avais été dans ma vie antérieure ? M’as-tu une seule fois demandé quelque chose sans rapport avec le vampirisme ? T’es-tu une seule fois inquiétée pour moi ? Je vais te donner la réponse, vu que je l’ai lue en toi : non. Tu ne t’es jamais intéressée à la personne que j’étais. 
- C’est faux ! répéta Valentine, éperdue. C’est faux ! 
- Au fil des jours, continua impitoyablement l’homme, ton fantasme s’est affirmé. Ta ridicule petite rébellion contre l’ordinaire s’est transformé en désir, le désir de pouvoir, le désir de concrétiser ton impression d’être spéciale. Le désir de te transformer en Vampire, l’insatiable désir de tout posséder sans contrepartie, comme la petite pourrie gâtée que tu avais toujours été. Seulement, c’était difficile d’assumer une telle prétention, un tel égoïsme, alors qu’est-ce que tu as fait ? Tu t’es enfermée dans une illusion. Tu t’es persuadée d’être amoureuse.
- C’est… Faux…
- Tu t’es inventée des problèmes familiaux, un joli prétexte pour fuguer avec Roméo, et tu as pensé pouvoir embrasser la non-vie, hériter des pouvoirs ancestraux de la noble race des Vampires et jouir des plaisirs de la nuit sans sacrifier quoi que ce soit. Tu as pensé pouvoir jouir d’une éternité en ignorant la malédiction au devant de laquelle tu courrais. Et pourtant, je t’avais averti. 
- Tais-toi… !
- Mais, au fait, dis-moi Valérie, comment vont tes parents ? Les as-tu seulement revus depuis ta fugue ? Leur as-tu seulement téléphoné pour les rassurer ? Et la personne qui t’a recueillie, qu’est-elle devenue ? Et tes victimes, as-tu seulement pensé aux tourments dans lesquels tu les avais plongées ? Toutes ces goules, encore conscientes mais affamées de chair humaine, qui finiront par tuer l’un de leurs proches avant de se faire décapiter par un chasseur ? »
Il montra le cadavre de la jeune fille d’un geste négligeant et ajouta :
« Sais-tu ce qu’a fait cette humaine pour s’attirer ma sympathie ? Elle s’est prétendue orpheline. Elle m’a raconté que ses parents avaient péri dans un incendie. Il y a quelques heures, je les ai vus en parfaite santé l’amener au lieu de rendez-vous en voiture puis repartir. Elle m’a supplié de la mordre quelques minutes avant que tu débarques. Elle a virtuellement tué ses parents pour fuir avec moi. Tu leur ressembles beaucoup, à elle et à la vingtaine d’autres pisseuses mythomanes que je me suis tapées cette année. Vos sangs ont tous le même goût. Ne vient pas me dire que tu as fait tout ce chemin pour me revoir ! Tout ce qui t’intéresse ici, c’est la possibilité d’achever le processus de vampirisation !
- Tais-toi ! TAIS-TOI ! »
La Draculina se prit le visage dans les mains en hurlant, comment pour tenter de chasser les phrases qu’il prononçait, mais au fond d’elle-même, une petite voix la harcelait. Lem disait vrai, elle le savait, elle l’avait toujours su. Depuis le début, avant même sa fatale transformation, elle ne s’était préoccupée que de sa personne. Cependant, même en cet instant d’extrême vulnérabilité, elle refusait de l’avouer. Elle refusait de lui donner raison.
Un long silence s’installa. Les rideaux dansaient gracieusement au rythme de la brise qui, par la fenêtre ouverte, s’introduisait dans la chambre, alors qu’au loin, une sirène de police retentissait. Aux oreilles des deux Vampires, le chœur des voix qui émanaient des autres chambres, des autres étages, murmurait tel un ruisseau, accompagnant le battement simultané d’une centaine de cœurs humains. Valentine se mit lentement à genoux.
« Je t’en supplie, murmura-t-elle, laisse-moi boire ton sang… Pitié… »
Le silence se rétablit quelques instants avant que Lem ne le brise à nouveau d’une voix sombre :
« Le jour nous est interdit. Les miroirs, les bandes photos et vidéos ne renvoient aucune image de nous. Nous sommes cliniquement morts : nous ne pouvons pas pleurer, nos organes reproducteurs ne fonctionnent que chez un individu sur deux, et nous sommes stériles. Nos systèmes digestifs ne tolèrent que le sang humain. Nous sommes à jamais prisonniers de cette impitoyable soif. Malgré cette malédiction, tu voudrais que je fasse de toi une véritable Vampire afin de jouir des dons obscurs. En me laissant te mordre, tu as consenti à tout sacrifier pour vivre éternellement, sans te demander une seule seconde pourquoi cette existence avait pour nom la non-vie, et te voilà, à présent, à te plaindre que la réalité soit en contradiction avec tes fantasmes d’adolescente. Laisser une petite conne irresponsable comme toi en possession d’un tel pouvoir ? Hors de question.
- C’est de ta faute, cracha la jeune femme, c’est toi qui m’a poussé vers cette obsession du pouvoir ! C’est toi qui…
- Tu sais très bien que tu as tort, l’interrompit Lem. Tu as toujours été une gamine gâtée. Tu étais condamnée bien avant que nous fassions connaissance.
- Mais tu aurais pu me prévenir ! Me dire que le vampirisme présentait ce genre de risques !
- C’est ce que j’ai fait. Tu ne m’as pas écouté.
- ALORS POURQUOI M’AS-TU MORDUE ?! Hurla Valentine. »
Un sourire cruel défigura le beau visage du Nosferatu qui, d’une voix soudainement moqueuse, asséna :
« Parce que les Morts se nourrissent des Vivants. Je t’ai transformée pour te punir de ta sottise, comme toutes les autres. »
Tout en parlant, il s’était  avancé d’un pas nonchalant vers la Draculina. Cette dernière avait décidé d’agir : s’il ne lui permettait pas de le mordre, elle s’emparerait elle-même de son sang. La main encore un peu tremblante, elle s’était emparée de la précieuse lame de rasoir qu’elle cachait dans son sac et attendait à présent une ouverture.
« Ca, c’est dit, continua Lem. À présent, je vais te demander de partir, il faut que je m’occupe de ce corps. Va prendre un bain de soleil, ça te fera du b… 
- RRRRRAAAAAHHHHHH ! »

Valentine avait pris appui sur ses mollets et, d’un coup sec, s’était rué en sa direction. Elle serra son arme et, d’un ample mouvement du bras, fendit horizontalement l’air, tranchant la gorge du Vampire. Ce dernier écarquilla les yeux et recula, alors que de sa trachée béante giclait un jet d’hémoglobine. Il gargouilla une phrase incompréhensible et, alors que Valentine s’apprêtait à le frapper à nouveau, bloqua le geste de celle-ci d’un bras. Son expression stupéfaite laissa place à un rictus indéchiffrable. La Draculina allait se dégager lorsqu’elle porta à nouveau son regard sur la plaie : elle poussa un cri de surprise. Un maigre filet de fumée s’en échappait ; inexplicablement, la blessure se refermait d’elle-même, comme si une main invisible la recousait d’un fil invisible, avec une aiguille invisible. Le sourire carnassier de Lem se mua en éclat de rire silencieux et Valentine aperçut, au fond de ses pupilles, le même éclat qui avait brillé dans les yeux d’Angéla quelques heures plus tôt. Une douleur aigüe traversa brutalement ses côtes : elle n’avait pu éviter le coup de genou du Vampire. Elle lâcha sa lame et fut propulsée avec une violence indescriptible à l’autre bout de la pièce. Son corps heurta le mur opposé et, avant qu’elle n’eût pu se rétablir, Lem disparut de l’endroit où il se trouvait pour réapparaître à quelques millimètres de la jeune femme. En quelques centièmes de seconde, elle eut le temps de décomposer mentalement le mouvement qu’il avait décrit. Cependant, elle ne put s’en protéger. Le poing du Vampire vola, percutant la Draculina, qui traversa la paroi de béton comme du papier pour se retrouver dans le vide. Elle tenta de s’agripper à un quelconque support mais ne put saisir qu’un des gravats qui l’accompagnaient dans sa chute. Huit étages plus bas, elle heurta douloureusement le trottoir, qui se fissura sous le choc.
Lem avait sauté du mur défoncé. Il tomba et, au moment de toucher le sol, parvint à ralentir sa chute avec grâce, tel un fantôme. La pointe de ses chaussures entra en contact avec le mazout alors que Valentine, blessée mais en vie, peinait à se relever.
« La régénération, clama-t-il d’une voix claire. L’un des avantages à être complet. »
Il s’avança vers sa victime, qui, un filet de sang coulant des lèvres, tentait de se redresser, et lui infligea un brutal coup de pied dans le crâne. La jeune femme roula sur quelques mètres avant de percuter un poteau. Son agresseur ajouta :
« Il est normal de réchapper à une chute de quarante mètres pour une Draculina dans ton genre. Ce qui serait surprenant en revanche, ce serait que tu survives à un combat de Vampires. J’en suis un depuis quarante-huit ans, tu aurais dû y penser avant de déclencher les hostilités ! »
Il s’arrêta à nouveau devant Valentine, empoigna ledit poteau et, d’un mouvement sec, l’arracha de son socle de béton. Sa victime releva la tête et écarquilla les yeux ; Lem brandit son arme de fortune et l’abattit cruellement sur son torse. La jeune femme voulu crier, mais elle fut interrompue par un second coup, porté à l’abdomen. Le Vampire lâcha sa matraque d’acier et fouilla dans la poche de sa chemise pour en sortir un objet métallique. Un revolver à broche. Il sourit et esquissa un geste pour le pointer en direction de la Draculina, puis poussa un hurlement de douleur : celle-ci avait profité de son relâchement pour se dresser brusquement et, d’un coup de dents, lui arracher deux doigts. Le pistolet glissa sur le sol. Il recula vivement, tenant son moignon sanguinolent de l’autre main, tandis que Valentine se relevait péniblement, l’hémoglobine ruisselant de sa bouche. Elle se pourlécha les lèvres et avala tout le sang qu’elle avait pu récolter de la blessure. Le liquide au goût métallique coula le long de sa gorge, rafraîchissant ses papilles et réchauffant son estomac, en même temps qu’une énergie nouvelle le long de ses articulations. Aucun autre changement ne survint : la quantité qu’elle avait ingurgitée ne suffisait probablement pas pour achever sa transformation. La douleur ne s’était pas estompée et elle sentait encore une de ses côtes brisée, mais elle pouvait à présent faire face à son ennemi. Celui-ci, la mâchoire serrée, poussait une série de gémissements et de cris de rage en essayant de stopper l’hémorragie. Il arracha un pan de sa chemise tâchée de rouge pour s’en faire un garrot. Son visage avait définitivement perdu cet air sarcastique qu’il arborait depuis le début : à présent, une série de tics nerveux le ravageaient. Il feula de rage et, perdant toute retenue, se rua en direction de la jeune femme. Celle-ci leva un bras, se protégeant instinctivement du coup qu’il lui porta au visage et riposta du coude. Sous le choc, le Vampire recula, puis, en prenant appui sur ses mollets, lui administra un coup de tête sur le plexus. Le souffle coupé, Valentine tituba, mais parvint à rester sur ses deux jambes. Avec un chuintement hargneux, Lem envoya un nouveau coup de poing en sa direction, qu’elle esquiva maladroitement. Cependant, dans son élan, le Nosferatu avait enchaîné son mouvement avec un nouvel assaut : il tourna sur lui-même et, de son pied, percuta la Draculina à la mâchoire, l’envoyant balader.
« TU VAS LE REGRETTER ! hurla-t-il. Je ne vais même pas me salir à boire ton sang une fois de plus ! Je vais t’étriper et crucifier ton corps de putain à goules sur le sol ! »
Il se précipita vers elle et l’empoigna par le cou avant de la percuter contre le mur d’un immeuble adjacent au trottoir. Elle se dégagea de son étreinte puis, à son tour, le saisit par la tête et le défonça contre le ciment. Il riposta aussitôt pendant que son nez en miettes se réparait de lui-même. Son poing percuta son adversaire au visage. Il envoya un second coup, qu’elle para pour répondre d’un coup de pied circulaire, puis d’un autre. Ses chaussures à talon volèrent sur plusieurs mètres.
« T’es plutôt coriace, salope, fit-il avec un halètement sourd.
- Connard, répondit-elle. »
La seule réponse qui lui parvint fut un râle à mi-chemin entre la jouissance et l’exaspération.
Les deux adversaires se tinrent face à face et, après avoir repris leur souffle, recommencèrent à échanger des coups. Les jointures craquaient, le sang giclait, et, inexplicablement, du fond de son bas-ventre, Valentine sentait remonter une sensation nouvelle, une excitation presque sensuelle. Chaque collision, chaque coup donné ou reçu, chaque hématome causé ou subi lui tournait la tête. Peu à peu, elle oublia presque la raison qui l’avait poussée à attaquer. Cette orgie de violence n’existait plus que pour elle-même. Déboussolée, elle ne put éviter le revers de coude que Lem porta à sa mâchoire et fut expulsée à terre sur plusieurs mètres. Le Vampire s’éloigna pour ramasser le poteau qu’il avait arraché plus tôt, puis se retourna pour constater que Valentine s’était relevée et tenait à présent son arme à feu à bout de bras. Ils restèrent un moment face à face, le silence le plus total les enveloppant à nouveau. Inexplicablement, la figure de Lem se tordit en un effroyable sourire.
« Alors, dit-il d’une voix frôlant la démence, c’est la première fois que tu tiens quelqu’un en joue, non ? Tu te sens capable de tirer ? »
Le bras de la jeune femme tremblait. Lem baissa sa massue de fortune et contempla quelques secondes sa main à moitié arrachée. La plaie ne saignait plus mais la chair à vif continuait de palpiter sous l’effet de la cicatrisation surnaturelle qui était à l’œuvre. Le Vampire cracha à terre.
« Ca faisait longtemps qu’on ne m’avait plus blessé à ce point, dit-il. Ca va mettre du temps à se régénérer. J’aurai besoin de boire beaucoup une fois que je me serai chargé de ton cas. »
Il releva la tête et gloussa :
« Je m’amuse bien. Je crois que j’ai même pas autant pris mon pied lorsqu’on a baisé. Et toi, tu l’aimes, cette odeur de sang ? On y prend goût, hein, Véronique ? 
- JE M’APPELLE VALENTINE ! Beugla-t-elle en pressant la détente. »
Une détonation déchira l’air. Le recul de l’arme la fit tituber. Le projectile atteignit Lem à l’épaule, arrachant un morceau de tissu et perforant sa chair. La blessure saigna quelques secondes avant qu’un filet de fumée ne s’en échappe et que la cicatrisation ne commence. Cependant, la jeune femme ne perdit pas de temps : elle exécuta un pas en avant et fit feu à nouveau, cette fois en direction de la tête. La balle siffla à quelques centimètres de sa cible, immédiatement suivie par une autre, qui, elle, se logea en plein dans le front du Vampire et traversa son crâne. Une gerbe de sang éclaboussa le sol, mais Lem resta debout, face à la Draculina, et se mit à avancer vers elle en ricanant alors que le trou dans son crâne se refermait. Valentine tira une quatrième fois. Un claquement tonitruant retentit, et la jeune femme étouffa un cri de consternation en se rendant compte que Lem avait saisi le projectile pile au vol à l’aide seule de ses dents. Son sourire carnassier s’élargit alors qu’il referma sèchement sa mâchoire, broyant la cartouche entre ses incisives. Valentine s’apprêta à tirer à nouveau mais Lem fut plus rapide. D’un coup de poteau, il l’assomma. Elle tomba sur les genoux sans lâcher le pistolet. Le Vampire poussa un rire bruyant et leva son arme, prenant son élan comme un batteur de Base-ball. La collision du métal contre la tête de la jeune femme retentit sur plusieurs kilomètres à la ronde.
Lorsque celle-ci reprit conscience, une minute plus tard, elle se trouvait affalée dans une ruelle déserte. Attirés par le tintamarre que les deux créatures de la nuit avaient provoqué, quelques humains étaient sortis de leurs maisons ou avaient passé la tête par leurs fenêtres, et Lem avait dû la traîner jusque là pour éviter que des témoins ne les voient. Le monde tournait autour d’elle. Allongée sur le dos, la tête dodelinant sur le côté, elle crachait du sang. Le Vampire s’était agenouillé sur sa cage thoracique pour l’empêcher de se dégager. Voyant qu’elle avait repris conscience, il brandit le poteau défoncé et susurra :
« Adieu. »
Puis il l’abattit sur son crâne.

Insensibles aux affres du temps et de la maladie, insensibles à la chaude étreinte de la chair, à la froide caresse d’une lame de rasoir, reniés par le reste du monde, niant eux-mêmes la mort, les Vampires foulaient ces terres depuis des siècles. Ultimes insultes au cycle de la vie, dispensables au monde, indispensables à eux-mêmes,  et tentant désespérément de forcer la réalité à les accepter, quel autre acte pouvaient-ils commettre en dehors de la transgression ? Le plongeon dans le néant que représentait le sexe ne les satisfaisait plus. Il leur fallait plus que ça. Le vertige de la vampirisation ne les satisfaisait plus. Il leur fallait plus que ça. Ultimes insultes au cycle de la vie, dispensables au monde, indispensables à eux-mêmes, incapables de créer, incapables d’accepter leur propre inexistence, quelle autre transgression pouvaient-ils commettre en dehors de l’annihilation ? Insensibles aux blessures infligées par les mortels, lassés des massacres perpétrés sur ces derniers, les Nosferatus n’avaient plus d’autres échappatoires à la non-vie que la mort elle-même. Et pourtant, leur nombre croissait de jour en jour. Chacun d’entre eux continuait inlassablement à avancer, tel un enfant perdu dans un jardin enneigé.
Plus enivrant que le goût du sang et celui de la chair, plus purificateur que les délices de l’esprit et les frottements d’un corps contre un autre, un seul frisson les animait désormais, réveillé par l’entrechoquement de la lame contre la lame amie. Dispensables au monde, indispensables à eux-mêmes, quelle autre annihilation que le fratricide pouvait bien permettre aux non-vivants de se sentir vivants ?

                Il n’avait été question que de quelques centimètres, un écart infime de la tête vers la gauche au moment où la barre d’acier avait fondu sur la tête de Valentine pour se retrouver plantée dans le sol. La Draculina, pourtant encore hébétée par le choc, avait ensuite relevé son bras droit, au bout duquel, serré entre ses doigts comme une précieuse relique, le revolver attendait. Durant une seconde interminable, elle avait redressé le canon de l’arme et l’avait appliqué tout contre la chair à nu de Lem, sous son pectoral. Puis, elle avait plissé les yeux et son doigt s’était fermement resserré sur la gâchette. Le Vampire n’avait pu réagir à temps.
La balle d’argent transperça la peau, puis le muscle, puis le cœur, et se fraya un chemin jusqu’à sortir du dos. Sans un cri, Lem écarquilla les yeux et, de sa bouche ouverte, un flot de sang jaillit. Valentine appuya à nouveau sur la détente. Le pistolet cracha bruyamment un autre projectile, qui sectionna un morceau de colonne vertébrale. La Vampire tira une troisième fois. Puis une quatrième. Puis une cinquième. Puis une sixième. Puis fut à cours de munitions. Son index pressa encore la détente à quelques reprises avant que son bras ne retombe à terre.
Un long silence suivit le concert de détonations, un silence rampant le long des murs de pierre, le long des canalisations qui longeaient ces derniers et le long des persiennes prudemment fermées, le long du sol trempé par la pluie et la pluie de sang. Un long silence rythmé par la respiration saccadée de celui dont le cœur était perforé de part en part et qui, lâchant la barre de métal, s’affaissa lentement sur lui-même. Valentine le repoussa pour se relever. Il glissa et tomba sur le flanc, puis sur le dos. Il toussa. La flaque de liquide rouge sous son corps s’élargit. Le sang du Vampire s’écoulait de ses narines et de sa bouche en petites quantités, mais continuellement. La jeune femme, chancelante, se jucha à ses côtés, l’observant un moment.

Lem regardait en sa direction. Mais ce n’était pas sur elle que ses yeux se focalisaient. Il contemplait le ciel sans étoiles dont, avec la fin de la nuit, la robe bleue commençait à tirer sur le gris. Au creux de ses iris rougeoyants, ses pupilles ovales s’étaient agrandies. Ses traits auparavant déformés par la rage et la violence se détendaient à présent, et Valentine se rendit compte à quel point il paraissait épuisé. Non, épuisé n’était pas le bon terme. Il semblait las. Ils restèrent un moment face à face. Imperceptiblement, les paupières du mourant se plissèrent et ses lèvres s’écartèrent en un paisible sourire d’enfant fatigué.
« Il fait frais, murmura-t-il d’une la voix enrouée… Solène…»
Puis, après une nouvelle quinte de toux, ses yeux se portèrent sur la Draculina. Et, pour la toute première fois, il la regarda avec une sincère tendresse, avant d’ajouter :
« C’était bien, hein ? »
Il leva le bras vers elle.
« T’étais… Bien… Valen… »
Sa main retomba mollement, ses paupières se fermèrent et la non-vie le quitta.

                Valentine se courba sur le corps de Lem et, après avoir hésité quelques instants, ouvrit puis referma la gueule sur la gorge de celui-ci. Ses crocs pénétrèrent la chair inerte et trouvèrent facilement la carotide. Sans lâcher sa proie de la mâchoire, la Draculina se mit à quatre pattes et, sans perdre une seconde de plus, commença son festin.
Le sang qui ruisselait aux pourtours du cadavre et par ses narines frémit, comme porté à ébullition, puis remonta doucement le long du corps, à contre-courant, pour rejoindre la bouche de la Vampire, suivi bientôt du sang dans lequel il nageait. Les gouttelettes de liquide rouge, défiant toute physique, coururent le long du torrent sanguin, très vite imitées par l’hémoglobine que Valentine suçait hors de la dépouille. Elle resta ainsi pendant quelques minutes, prostrée sur le corps sans vie de Lem, engloutissant son sang par litres, se repaissant de tout son contenu. Le goût de fer excita ses papilles et le long de son dos cambré, un frisson d’extase la fit tressaillir. Comme elle avait attendu ce moment, comme elle se délectait de ce repas si durement gagné ! Sa longue langue lécha le plasma chargé de globules rouges dégoulinant de ses babines et de la plaie, palpant, pourchassant la moindre goutte du précieux nectar. Elle continua jusqu’à avoir vidé la dépouille de sa victime, puis se releva enfin.
Le corps de Lem, décharné et blanc, ne tarda pas à s’effacer : il s’effrita littéralement, et dans une froide brise surgie de nulle part, peut-être bien des cieux ou des enfers, tomba en poussière.
Valentine se tint debout, l’échine tout d’abord complètement voûtée, puis se redressa d’un coup, étirant ses membres comme un félin au réveil. Les lèvres tremblantes, elle sentit chacune de ses blessures se refermer, chacun de ses os brisés retrouver sa position initiale, et le long de son corps, un feu brûlant et glacial à la fois remonta, ravivant ses muscles endoloris et éclaircissant ses sens. Ses jointures craquèrent. Elle inspira une longue, longue bouffée d’air, la première depuis plusieurs minutes, et, prenant conscience de la transformation qui, enfin, s’était opérée en elle, commença à rire. Un petit rire nerveux, tout d’abord, puis plus ample, plus franc, pour finir par atteindre un degré quasi-hystérique. Agitée de soubresauts, elle gloussa ainsi tout son saoul, jusqu’à en avoir mal aux côtes, son rire se répercutant en écho sur les parois noires et grises qui l’encerclaient.
Le monde lui appartenait.

              Valentine sortit de la ruelle, recouverte de sang et d’eau, mais victorieuse. Elle était devenue une Vampire parfaite. Elle se voyait déjà vêtue de noir, chevauchant les nuées nocturnes, joutant avec les démons eux-mêmes, chassant les mortels et vivant de passions amoureuses ; elle frémit à la pensée de l’orgie de sang qui l’attendait. Puis, inexplicablement, alors qu’elle marchait, une image lui vint en tête : le visage d’Angéla. Reconnaissance et amertume l’emplirent tour à tour alors que devant ses yeux repassait en boucle la scène qui s’était déroulée tantôt. Elle retrouverait cette garce, pensa-t-elle, et lui ferait payer son mépris et son insolence. Bien qu’elle ne pu expliquer tant d’animosité, elle laissa ce sentiment de rancœur s’intensifier. Oui, elle paierait bientôt, comme tous les autres. Soudain, elle fronça les sourcils : un autre visage apparut dans son esprit. Un jeune homme au teint olivâtre et aux cheveux bruns. Elle s’arrêta de marcher, prise au dépourvu ; qui était-ce ? Elle ne se souvenait pas de l’avoir rencontré, mais elle se sentait irrémédiablement attirée par cette apparition. Et un peu triste. Mais cette figure disparut bien vite pour laisser place à une autre, un vieillard à la moustache entretenue qui riait d’une voix chaude. « Papa ? » murmura-t-elle, avant de se mordre la lèvre. Non, il ne pouvait s’agir de son père ! Mais alors qui… ? Elle n’eut pas le temps de le découvrir, ce visage-là fut également chassé par un autre, celui de la toute jeune fille assassinée la nuit-même à l’hôtel. « Mélanie ». C’était son nom. Valentine le savait, sans être capable d’en connaître la raison. Un autre portrait vint s’ajouter sans crier gare à cette farandole d’images. La jeune Vampire poussa un cri de surprise. Il s’agissait de son propre visage.
Comme fracturée en un immense vitrail, sa mémoire fut peu à peu assaillie de souvenirs étrangers aux siens, de scènes qu’elle n’avait jamais vécues, de sentiments qui ne lui appartenaient pas. Les images et les sons allaient et venaient, de plus en plus vite, comme fluctuant dans un tourbillon invisible, Valentine dans l’œil du cyclone. Cependant, les sensations cumulées, elles, étaient bien réelles. Elle se sentit tour à tour affamée, hilare, puis bouillonnante de colère ou encore terrifiée à l’extrême. Cette sarabande sans fin de fantômes la pourchassait alors qu’elle s’était mise à courir, obligée de s’arrêter à intervalles irréguliers, sous le coup d’une nouvelle sensation ou d’un nouveau souvenir. «… bâtards ne jouissent pas de la meilleure réputation au sein des clans…», fit une voix lointaine, recouverte par celle d’une femme qui beuglait « OUVREZ LA PORTE ! », alors qu’en fond, deux petits garçons rigolards chantaient une comptine parsemée de grossièretés. La voix claire et tranchante de Lem, moqueuse, clama : « Pourquoi les tuer, laissons-les aux…» avant d’être interrompue par le hurlement d’un bébé. Brusquement, une vive douleur à l’aine assaillit la jeune femme. Elle trébucha sur le béton et se retrouva à genoux. Immédiatement après, un brutal orgasme la secoua des pieds à la tête. Elle s’en remettait à peine qu’elle hurla éperdument, sous le coup de la colère qui, sans raison, avait jailli en elle tel un volcan en éruption, très vite suivie d’une honte affreuse, qui la submergea. Elle ne parvenait plus à réfléchir normalement. Son nom même commençait à lui échapper, perdu au milieu de centaines d’autres noms. Le sang qu’elle avait bu, le sang de Lem , ce même sang qui s’était mêlé aux sangs de ses innombrables victimes, charriait l’éparse totalité de leurs souvenirs et des résidus de leurs âmes, qui, morceaux de verres noyés dans le breuvage, meurtrissaient à présent celle de Valentine.
Rémanence.

                La tête dans les mains, empoignant ses propres cheveux et les yeux exorbités, la jeune Vampire hurla de plus belle au milieu du boulevard. Elle se remit péniblement sur ses pieds et chancela sur la route, avant de se mettre à courir comme une démente. Les voix qui la harcelaient ne se tairaient pas, elle le savait, elles la pourchasseraient encore et encore jusqu’à ce que son cerveau ne se retrouve à l’état de bouillie informe. Elle accéléra sa course, passant au ras des bâtisses qui longeaient l’avenue. Le reste du monde n’était qu’une mélasse de couleurs floues fades, de lumières éparses et lancinantes, un ensemble de masses et de formes ineptes et absurdes, dont l’existence même constituait en soi une aberration. Passé, présent et futurs hypothétiques se mêlaient aux angles et aux courbes de l’espace en un salmigondis effrayant. Cette horreur se devait d’être purifiée. La purification. C’était cela qui sauverait Valentine. Elle le savait. Toutes les voix le lui hurlaient en chœur. Créature de la nuit, les ténèbres ne pouvaient rien pour elle. Seule la lumière pourrait chasser les démons qui la poursuivaient. Elle continua à courir, sortit du boulevard et, d’un saut puissant et sauvage, se propulsa dans les airs pour retomber quelques mètres plus loin, devant un rond-point, avant de reprendre ses jambes à son cou. Devant elle, des marches menaient à la grande place qu’elle recherchait. Elle traversa la route déserte et emprunta l’escalier, glissant à moitié. Plus que quelques mètres…
Sur la gigantesque place habituellement surpeuplée, pas une âme ne rôdait. En face s’étendaient les jardins et, encore derrière, la plus haute tour de la cité. Les deux immenses bâtiments qui, de chaque côté du plateau, trônaient, fiers et augustes, projetaient leur ombre sur Valentine. Celle-ci, à bout de forces, tomba sur ses genoux et, le dos courbé, la tête levée vers le ciel, attendit jusqu’à ce que, finalement, l’horizon ne se transforme en un mur écarlate.
En cette aube automnale, alors que le firmament se paraît lentement de son bleu faiblard, le soleil se leva sur la place du Trocadéro. Ses rayons pointèrent tout d’abord sur le haut des musées qui la bordaient, puis, paisiblement, recouvrirent entièrement l’endroit, inondant le marbre et le corps de Valentine. Cette dernière, les lèvres tremblantes, gémit un semblant de prière, souriant avec espoir, s’attendant à sentir tous les souvenirs et ces esprits parasites en elle s’envoler. Mais il n’en fut rien. Elle baissa les yeux vers ses mains et ses bras nus, décontenancée, et aperçut un léger filet de vapeur s’échapper de son corps. Pour la première fois depuis ces quatre longues nuits, elle ressentit distinctement le froid. Elle murmura d’une voix faible :
« Je suis pourtant au soleil… Pourquoi ma peau ne brille-t-elle pas ? »

                À peine eût-elle achevé sa phrase que la totalité de son corps s’embrasa instantanément. Pas un seul son ne sortit de sa bouche. Pas un seul gémissement ne retentit. Seul le crépitement des flammes nées de la combustion de chacune de ses cellules était audible.
Le corps secoué de violents spasmes, ses vêtements en lambeaux et sa peau craquelée par le brasier, ses cheveux flambèrent, ses yeux coulèrent hors de ses orbites, toute sa masse adipeuse fondit, puis  ce fut au tour de sa masse musculaire de rôtir. Telle une torche humaine, sa carcasse toujours à genoux s’agita de plus belle sous l’effet de la combustion, les bras ballants le long du corps.
Les rayons du soleil léchèrent son corps, consumant ses poumons, son système digestif, son cœur et sa cervelle, laissant le squelette à nu et nettoyant proprement ses os jusqu’à ce que plus une parcelle de chair ne persiste. Même lorsqu’il n’y eut plus rien à brûler, le feu continua encore. La totalité de la combustion dura onze minutes. Au terme de la six-cent-soixante-sixième seconde,  le feu s’éteignit.
Au centre de la place du Trocadéro ne restait de Valentine qu’un petit tas de cendres, qu’une brise matinale balaya paisiblement.

Fin.