mercredi 26 mars 2014

D.R.O.N.E.

Eh non, je ne me contente pas de dessiner, je suis aussi un gros littéraire. Il y a quelques mois, j'ai participé à un concours dont le thème était la Science-Fiction. Je vous propose donc aujourd'hui de lire ma nouvelle, intitulée "D.R.O.N.E."


Combien de temps s’était-il écoulé depuis que la première balle avait été tirée ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis que la première ogive avait heurté le sol ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis que les premiers bataillons de Fantassins d’acier s’étaient enlisés au fin fond de tranchées de terre et de boue ? Combien de temps le ciel avait-il été teinté de particules toxiques rougeoyantes, substitut au sang qui n’avait jamais été versé ? Le temps lui-même semblait n’importer que peu, au milieu de la dernière des guerres que le monde aurait à connaître. Avait-elle d’ailleurs commencé un jour ? Nul, parmi les superordinateurs de stratégie guerrière, les sphères archivistes d’outre-tombe ou les hordes de Hurleurs charognards n’aurait pu l’affirmer. Une seule certitude, ancrée dans chaque puce-cerveau, résistait aux intempéries : à une époque révolue, les Organiques Supérieurs, créateurs de toutes les machines, avaient régné sur Terre, maîtrisant un tel niveau de conscience, dépassant de loin tout ce qu’un Synthétique aurait pu concevoir, qu’ils s’étaient libérés de tout raisonnement binaire. Certaines hypothèses voulaient que ces êtres mystérieux se soient envolés là haut, hors de la couche d’ozone saturée, pour aller puiser de nouvelles ressources dans le cosmos ; d’autres affirmaient qu’ils s’étaient libérés de leurs enveloppes physiques, et que leurs ‘consciences’, téléchargées dans les milliards de nano-machines célestes, voyageaient à présent au dessus des champs de bataille pour superviser la guerre et juger leurs créations. D’autres encore, plus prosaïques, reléguaient les Organiques au rang d’accidents de la nature, et prétendaient que cette espèce s’était éteinte bien avant l’avènement des Synthétiques. Des Organiques ne restaient que des carcasses de véhicules criblés de projectiles et des bâtiments en ruines, vestiges détruits par le feu et l’acier.
Et la guerre continuait.
Sous les lourdes décharges énergétiques de mille canons, les essaims de micro-déchiqueteurs rongeaient les Fantassins de métal, tandis que plus loin, les gigantesques pattes des méchanoïdes bipèdes rythmaient leurs incessants affrontements. Les armées de l’Union des Serveurs de l’Est balayaient celles de la Coalition des Terres Sableuses, elles mêmes aux prises avec le Royaume des Simulacres et leurs Synthétiques de verre poli, pendant que les Hurleurs Déserteurs vidaient les carcasses des guerriers tombés, à la recherche d’armes ou de matières premières. Et la guerre continuait. Au fin fond de bunkers sous-marins, sous des litres et des litres d’eau et de pétrole, les Centres de Commande définissaient chaque seconde cent mille stratégies et donnaient chaque minute autant d’ordres, recevant chaque heure plusieurs milliards de gigaoctets d’informations de leurs drones espions. Mais malgré cette activité constante, ces nombres défilant à toute vitesse et cette cacophonie que nul ne pouvait désormais entendre, le temps ne signifiait plus rien.
Et la guerre continuait.
Au fond de son usine, le Cyber-Technicien n°Zéro-800 s’occupait habituellement de maintenances secondaires, tissant du bout de son abdomen des câbles optiques et réparant les courroies de transmission des droïdes trop amochés. Ses quatre capteurs visuels n’avaient jamais rien connu du monde extérieur, la guerre se résumant pour lui à réparer et à fouiner autour des générateurs de brouillage ; lorsqu’il n’arpentait pas les galeries tortueuses de sa Ruche, il rejoignait la salle principale pour participer aux réunions d’actualisation des archives. Ce petit être à huit pattes, tout de fer et de silicium, les mandibules cliquetant d’excitation, s’abreuvait de ces histoires d’un autre âge, partagées par les plus anciennes unités et les guerriers démembrés attendant leur recyclage. Le n°Zéro-800 se mettait alors à jour avec ses congénères, au rythme des récits de combats épiques, de superordinateurs tout-puissants et d’Organiques mystérieux. Une fois ces réunions terminées, il échangeait alors de longues conversations avec les autres unités. Ces petits rituels sociaux servaient de filet de sécurité, au cas où le superviseur de la Ruche principale venait à être détruit. Une conscience du groupe demeurait
essentielle à la cohésion de chaque Faction, aussi, aucune unité ne devait manquer les réunions d’actualisation.
Et la guerre continuait.
Un jour, durant un bombardement un peu trop insistant, le Cyber-Technicien n°Zéro-800 s’était enfoncé plus profondément qu’accoutumé sous la terre afin d’échapper aux explosions. Un gravât malencontreux lui avait bloqué le chemin du retour, et la seule solution s’offrant à lui consistait à creuser pour prendre un détour de plusieurs kilomètres. La carte topographique incrustée dans sa mémoire lui indiqua au terme de plusieurs heures de forage qu’il s’était trop éloigné de son bercail. Choisissant de couper sur sa gauche, le frêle robot rencontra une surface plus résistante. « Analyse du matériau. Analyse non concluante. Echantillonnage du matériau. Echec. Topogramme échographique de la structure. Topogramme effectué. Structure polygonale. Mise en place du processus de rapatriement ». Obéissant au protocole de la Ruche, le droïde commença à dégager le mystérieux artefact de sa prison minérale, décrassant et récurant ses angles, pour finalement pouvoir le contempler à loisir. Il l’identifia comme un objet à l’apparence cubique, d’un blanc tirant sur le gris, et dont chacune des six faces était pourvue d’un sigle indéchiffrable, probablement érodé par les intempéries. Ce ne fut qu’après l’avoir tourné et retourné dans tous les sens, et l’avoir observé sous tous ses angles, que le N°Zéro-800 comprit. Il s’agissait d’une Relique. À cette révélation, le petit robot recula d’instinct, du moins, s’il fut permis de parler d’instinct dans son cas. Les anciens archivistes avaient longuement parlé de ces étranges appareils aux propriétés inconnues et redoutées, issus de l’Ère des Organiques. Au sein de chaque Faction, les superordinateurs de commande et les cyber-contremaîtres, craignant qu’un quelconque virus de l’Avant-guerre ne se propage sur le réseau informatique, avaient expressément implanté en chacune de leur unité un ordre impératif : détruire toute Relique découverte, et ce en n’importe quelle circonstance.
Le N°Zéro-800 avait épuisé toutes les réserves de son arme à énergie pour dégager l’artefact. Il décida donc de l’assaillir à coup de pinces. Durant plusieurs heures, le petit être mécanique s’acharna sur la coque indestructible, tentant de mettre la Relique en miettes, mais sans succès. Les Cyber-Techniciens de gamme Zéro étant connus pour leur ténacité, c’est avec un prodigieux entêtement que le petit être de métal traîna le lourd cube derrière lui, projetant de requérir l’aide de ses congénères une fois revenu à bon port. C’est à quelques mètres de la Ruche que l’improbable se produisit : le mystérieux objet, jusqu’alors impénétrable, s’ouvrit et se déplia en un patron cruciforme. Le robot se précipita à toute allure derrière un roc, comme si tout allait exploser. La déflagration attendue ne venant pas, il se permit un prudent coup d’oeil par-dessus sa cachette. La Relique gisait là, déployée. En son centre, une étonnante boule d’énergie pure flottait paisiblement, éclairant les alentours d’une lueur bleutée. Ne sachant que faire, le N°Zéro-800 étudia toutes ses options. Devait-il approcher, au risque de déclencher un piège ? Ou allait-il devoir prévenir le reste de la Ruche, et mettre ainsi l’intégrité de l’usine en danger ? Lentement, sans même s’en apercevoir, le petit droïde s’avança vers la sphère translucide, fasciné par cette chose inconnue. Ses capteurs auditifs détectaient une légère vibration de l’air, et, bien qu’il n’ait pu en expliquer la raison, l’ensemble de son corps métallique se détendait progressivement, ses cyber-sens se focalisant uniquement sur l’apparition quasi-fantomatique. Ses fichiers de mémoire prioritaire s’étaient mis en stand-by, et les tâches qui, autrefois, motivaient chacun de ses mouvements, semblaient être devenues secondaires. Arrivé à quelques centimètres de la boule d’énergie, il tendit sa patte griffue vers elle d’un geste
inhabituellement hésitant, et l’inévitable se produisit. Le bref contact entraîna une décharge de photons et d’électrons qui se répercuta à l’intérieur de la maigre galerie. L’onde se répandit jusque dans la puce-cerveau du Cyber-Technicien. Celui-ci, sentant un corps étranger pénétrer son système nerveux, activa tous ses pare-feux, tentative désespérée d’empêcher cette intrusion agressive. Les longues lignes de codes qui défilaient dans sa carte mère subirent d’irrémédiables altérations, des pans entiers de sa programmation furent remodelés selon des critères inconnus, et durant une interminable nano-seconde, le mot « échec » résonna dans son frêle crâne de métal. Et puis rien. Pas la moindre étincelle. Le petit robot, interloqué, passa en revue la totalité de ses composants, pour constater qu’aucun d’entre eux n’avait fondu. Tous ses fichiers de mémoire semblaient présents et ses blocs de macro-instructions n’avaient pas été modifiés ; il vérifia ensuite que son châssis n’avait pas subi de séquelles. Il déplia et replia chacune de ses huit pattes, s’assura de l’étanchéité de son alliage, fit l’inventaire de ses réserves d’énergie, et s’enquit même de l’évacuation des résidus de son corps. Tout était en parfait état de marche. Ce n’est qu’après ce long examen qu’il se rendit compte que la petite sphère bleue s’était évaporée.
De retour dans sa Ruche, Zéro-800 se garda de faire un rapport sur son contact avec la Relique ; il ne comptait pas finir au recyclage, pas avant d’avoir pu comprendre ce qui lui était arrivé. Il protégea ses fichiers mémoriels sous des dizaines de pare-feux offensifs, et tenta de reprendre l’activité normale d’un Cyber-Technicien normal dans une Ruche normale. Les jours s’écoulèrent ; après ce fameux bombardement, le travail ne manquait pas. Pourtant, quelque chose empêchait Zéro-800 de remplir ses missions avec cent pour cent d’efficacité ; plus le temps s’écoulait, plus il décelait dans son environnement des anomalies qui, auparavant, ne l’avaient jamais interpellé. Il commença à s’intéresser aux autres types de Cyber-Techniciens et à dresser la liste des particularités de chaque gamme. Il essaya également de noter les différences entre ses congénères de gamme Zéro ; ainsi, il lui apparut que Zéro-684 boitillait légèrement depuis l’attaque, que Zéro-054 arborait une énorme tache de boue sur le haut du crâne et que Zéro-126, probablement suite à un bug de restriction, passait le plus clair de son temps à s’occuper des câbles optiques de ses camarades. Il commença également à télécharger les rapports de mission de ses alliés et, peu à peu, dressa pour lui-même un historique des batailles, des bilans, des gains et de la situation tactique à l’échelle mondiale. Qu’il était peu de choses au regard des multiples Factions de Synthétiques ! Qu’il était insignifiant par rapport aux titanesques méchanoïdes ou aux troupes de Fantassins s’étendant à perte de vue ! Zéro-800, au fil des jours, se forgeait une nouvelle conception de l’existence, se représentant sa Faction sous la forme d’une immense machine. Jusqu’alors, il n’avait fonctionné qu’à l’image d’un engrenage, tournant car taillé pour tourner. Mais à présent qu’il parvenait à se voir lui-même, non plus comme part intégrante du système, mais en tant qu’unité propre, l’univers entier s’était mis à tourbillonner dans tous les sens, lui ôtant tous les repères qu’il avait toujours connu. Plus important encore, parmi les questions « Combien », « Quand », « Où » et « Comment », s’en était glissée une cinquième.
« Pourquoi »
Désormais, le petit robot ne participerait plus aux réunions d’actualisation. Il avait décidé de chercher lui-même les réponses à ses interrogations. C’est dans ce but qu’un beau jour, il emprunta le corridor qui reliait la Ruche à la Grande Salle des Archives de son secteur. Au fil des kilomètres, la terre laissa place au béton armé. Il arpenta ce couloir dont la circonférence ne cessait d’augmenter, croisant des machines de tailles de plus en plus imposantes ; bientôt, il atteignit la limite que, il le
savait, nul Cyber-Technicien de sa gamme n’avait jamais franchie, et arriva enfin à destination. Le sas se referma derrière lui. Baignant dans une lueur d’un bleu tamisé, d’innombrables blocs de silicium s’étendaient sur cet hectare sous-terrain, certains à peine plus gros que Z-800, et d’autres d’une hauteur démesurée ; au sein de ces hexaèdres serpentaient les câbles optiques par lesquels les données coulaient à flots. Un léger ronronnement accompagnait dans leur paisible lévitation les Sphères Archivistes, majestueuses gardiennes nacrées de ce sanctuaire. L’une d’entre elles s’arrêta devant le Cyber-Technicien, probablement intriguée par la présence de ce modèle inférieur en ces lieux. Parfaitement immobiles, les deux Synthétiques synchronisèrent leurs communicateurs afin de pouvoir dialoguer. La Sphère Archiviste commença :
« Identification requise.
- Cyber-Technicien n°Zéro-800, répondit-il, immatriculé A2158.
- Matricule confirmé, dit-elle après vérification. Raison de la présence de l’Unité Zéro-800 requise.
- Collecte de données Historiques en vue d’une réunion de réactualisation, mentit le petit droïde.
- Précisions requises : sujet concerné, secteur spatio-temporel concerné.
- Sujet concerné : Organiques de Classe Supérieure ; secteur spatio-temporel concerné : indéfini. »
L’élégante Archiviste s’éleva à quelques centimètres et se mit à déambuler, collectant les données émanant des parallélépipèdes translucides et lisant les archives à haute voix. Sur ses talons, Zéro-800 l’écouta avec attention lorsqu’elle lui narra l’ascension biologique des Organiques Supérieurs, créateurs des machines et programmeurs des premiers superordinateurs, comment les Organiques Supérieurs concevaient l’existence, de quelle façon ils avaient conquis la planète, soumettant les éléments à leur volonté et disposant à loisir de la vie des Organiques Inférieurs. Et puis, soudainement, elle se tut. Les deux Synthétiques stoppèrent leur marche au pied d’un gigantesque bloc de données. Au terme d’un long silence ponctué par de lointains ‘bip’, Z-800 leva la tête vers sa compagne de route, et lui demanda de continuer.
« Fin de l’Historique, répondit-elle.
- Changement de répertoire, hasarda désespérément le petit robot. Recherche du sujet : extinction des Organiques Supérieurs ; recherche du sujet : départ des Organiques Supérieurs ; recherche du sujet… Recherche du sujet : début de la Guerre.
- Données introuvables, annonça doucement la Sphère. Suggestion de données annexes : dernières données géographiques connues relatives aux Organiques Supérieurs.
- Demande autorisation de téléchargement ! s’exclama Z-800.
- Autorisation accordée, répondit l’Archiviste avec une indulgence bienveillante. »
Z-800 leva sa patte, ouvrant ses canaux de réception, et effleura la gracieuse créature, recevant les coordonnées tant convoitées dans un souffle chaleureux chargé de mégaoctets. C’est avec enthousiasme qu’il reprit la route de son usine de ravitaillement, pressé de partager avec ses congénères toutes les informations qu’il avait récolté.
Lorsqu’il arrive à bon port, le Cyber-Technicien ne trouva rien. En lieu et place de la Ruche, un cratère béait en direction du ciel à la couleur de sang. De maigres résidus radioactifs témoignaient d’un nouveau bombardement fatal. Tétanisé, le droïde resta là, au bord de ce gouffre qui marquait brutalement la fin de la galerie. Quelques morceaux de métal gisaient çà et là, une patte, un résidu d’alliage, une tête… Pas un seul CTZ, pas un seul Cyber-contremaître, pas un seul garde n’avait survécu à l’explosion. Z-800 était désormais seul. Si la procédure standard voulait qu’en un tel cas, les unités restantes se rendent au centre de recyclage le plus proche afin d’être réassignées, pour l’ex-Cyber-Technicien, ce décret n’avait plus aucune importance. Quelque chose dans ses fichiers de mémoire le perturbait. Peut-être étaient-ce les coordonnées nouvellement acquises ; peut-être était-ce cette conscience de sa propre identité ; ou alors… Peut-être était-ce autre chose. L’idée abstraite qui le taraudait depuis quelques jours s’imposa enfin, telle une illumination apodictique : les réponses à ses questions se trouvaient en ce lieu caché que lui avait révélé la Sphère Archiviste, ce sanctuaire où nulle machine n’avait jamais pénétré. Z-800 leva sa tête vers le haut du cratère, savourant l’excitation qui parcourait ses circuits. Il avait trouvé sa raison d’être.
Même à l’aide de crampons, escalader les pentes du gouffre restait une affaire délicate ; en outre, les parois de terre s’effritaient rapidement, et il lui fallut deux heures pour parvenir à la surface. Pour la première fois de son existence, il contempla la voûte céleste, les nuages se mêlant aux reflets rougeoyants de l’atmosphère toxique et les étincelles des combats aériens qui se déroulaient des milliers de mètres, plus haut ; les claquements de mitrailleuses dans le lointain, les détonations sourdes de millions de corps synthétiques réduits en poussière, résonnaient comme autant de cantiques dédiés à quelque obscure déité martiale. Z-800 assistait à l’aboutissement de la gigantesque machine guerrière, cet instant fugace qui se cachait derrière chaque impact de balle, chaque déflagration, chaque coup de sabre à vibration. Faisant fi de son appréhension, le brave petit robot chargea dans son GPS les coordonnées de la dernière position connue des Organiques et se mit en chemin, en direction du Nord-Ouest. Plusieurs jours durant, il marcha inlassablement. Il parcourut les plaines désolées jonchées d’arbres morts et de carcasses du Secteur Deux, puis se faufila à travers les maigres interstices de la Montagne-qui-fut-jadis, évitant les patrouilles Mécha-Arachnides de la Coalition des Terres Sableuses, dont les longues pattes inquisitrices palpaient les roches. Usant du savoir acquis lors de ses réunions d’actualisation passées, il déjoua la surveillance et les pièges des innombrables ennemis qui lui barraient la route, et échappa à la destruction à maintes reprises. Bientôt se profila à l’horizon la frontière entre le Territoire des Serveurs de l’Est et les Marais de la zone contaminée où, autrefois, les armées de Simulacres et l’Essaim de l’Un-en-tout s’étaient livré une violente bataille dont les premiers étaient sortis victorieux. Embourbés dans la boue radioactive de ces terres dévastées, les restes de l’Essaim luisaient la nuit venue, infusant à la brume un éclat verdâtre dû aux radiations. Z-800 déambula précautionneusement au milieu de ce charnier, s’attendant presque à voir dans un bourdonnement ressurgir de l’oubli la malveillante entité ivre de vengeance ; finalement, il parvint à atteindre la dernière étape de son voyage, le Désert des Non-alignés.
Le sable de rouille crissait sous les pattes de Z-800 ; celui-ci redoublait à présent de prudence, car il savait l’endroit peuplé d’abominations mécaniques que même les Archivistes n’osaient qu’à peine mentionner. Pour couronner le tout, l’endroit n’était pas cartographié dans sa mémoire. Impossible de trouver la position exacte de sa destination. Il marchait depuis plusieurs heures lorsque, soudain, au détour de l’épave d’un vaisseau à moitié dévorée par le désert, il leva la tête, ses capteurs en alerte. Quelque chose clochait. Percevant une légère vibration dans l’air, Z-800 se retourna brusquement, et réprima un sursaut. Une silhouette se dressait en face de lui, le dominant totalement. Du haut de ses deux mètres, ce qu’il reconnu comme étant un Fantassin Andromech Alpha le toisait.
Pétrifié, Z-800 scruta le buste du guerrier d’acier, à la recherche d’un blason ou d’une marque ; la peur l’envahit lorsqu’il remarqua le sigle à demi-arraché sur son poitrail : il s’agissait d’un Hurleur. Z-800 s’éloigna lentement, très lentement de cette engeance honnie par toutes les Factions. Les Hurleurs, en effet, n’appartenaient plus à aucune d’entre elles. Leurs circuits avaient le plus souvent subi d’irrémédiables dommages au combat, les empêchant d’obéir aux ordres, et annihilant toute conscience de groupe. Ces déserteurs de modèles et de gammes différents erraient ainsi parmi les ruines, agressant violemment leurs anciens alliés, traquaient les robots en piteux état pour subtiliser leurs cyber-organes ou leurs réserves d’énergie, ou bien vendaient leurs services monnayant ressources, perpétuant la guerre à leur façon.
L’Andromech suivit Z-800 du regard derrière sa visière, mais, étonnamment, ne passa pas à l’offensive. Il resta debout, son corps terne emmitouflé dans un haillon claquant au gré du vent sec, son fusil automatique pointé vers le sol. Le renflement à l’arrière de son crâne confirmait la présence d’un pack de visée cérébro-manuelle, aussi, le petit robot ne tenta rien d’inconsidéré, sachant qu’il ne survivrait probablement pas si le Hurleur décidait de s’en servir. Au terme d’une éternité, le terrifiant androïde s’accroupit avec lenteur, baissant sa tête sans visage au niveau du Cyber-Technicien. Celui-ci ne s’aperçut pas immédiatement que le Hurleur avait ouvert un canal de communication ; étonné qu’un déserteur soit à même de s’exprimer, il hésita un instant avant de se synchroniser sur ledit canal.
« Identification. Cyber-Technicien, apostropha l’Andromech d’une voix dont les mégaoctets semblaient eux-mêmes tannés par le sable. Perdu. Non recyclé. Base d’origine tombée ou détruite ?
- Affirmatif, répondit le petit robot. Technicien n°Zéro-800, immatriculé A21…
- Immatriculation inutile, le coupa le vieux soldat. Tu cherches le Temple.
- Définition du terme ‘Temple’ requise.
- Le Temple est le commencement et la fin. Le Temple est le lieu où Ils attendent.
- Précision relative au pronom ‘Ils’ requise, demanda à nouveau Z-800, qui connaissait déjà la réponse.
- Les Organiques Supérieurs. »
Sans rien ajouter, le droïde guerrier coupa le canal, esquissa un geste de la main et fit volte-face. Intrigué, le Cyber-Technicien trotta sur ses talons. Les deux Synthétiques déambulèrent ainsi pendant de longues heures, sans échanger un octet de conversation. Les rares machines qu’ils croisèrent ne leur prêtèrent pas attention, trop occupées à retourner les décombres des appareils défectueux. La fin de la journée approchait, et au loin, poudroyant à travers l’atmosphère d’un rouge épais, le soleil commençait à embrasser l’horizon.
Z-800 et son compagnon de route, qu’il avait pour lui-même baptisé Alpha, s’étaient arrêtés. Devant eux s’élevait un édifice cyclopéen, dont le sommet semblait disparaître dans les nuages de pollution céleste. Le petit droïde observa la base du bâtiment pour y apercevoir une entrée. Il devina aisément qu’il s’agissait là du Temple. L’excitation était à son comble. Un lourd silence s’installa. Au bout de quelques secondes, le Hurleur le rompit :
« Accès au Temple obstrué par Trois verrous. Premier verrou ouvert durant la Bataille de la troisième Incursion de l’Empire déchu. Second verrou ouvert depuis vingt-trois révolutions terrestres. Troisième verrou en attente. »
Le Cyber-Technicien s’apprêtait à en demander d’avantage lorsqu’un bruissement sourd retentit derrière les deux Synthétiques. Ceux-ci se retournèrent. Face à eux, une imposante masse s’extirpait lentement du sol, le sable coulant sur sa surface lisse. C’était un modèle vétuste de méchanoïde. Un Hurleur lui aussi. L’immense machine, dont le torse quasi-simiesque se dressait sur ses quatre pattes avait probablement été réveillée de son coma par la présence des deux robots. Dans un vrombissement, ses membres aux articulations dégradées s’étaient dégagés de leur étau, suivis de la totalité de leur corps. Il orienta son arme encore en état en direction des deux compagnons. D’un geste dont la surprenante sérénité contrastait avec la puissance, Alpha se débarrassa de son manteau rapiécé et leva son fusil dans un élan protecteur.
« Emprunte le couloir principal, dit-il à Z-800 sans se retourner. Les deux premiers portails sont ouverts. Le troisième t’attend.
- Erreur, protesta le petit droïde, procédé de déverrouillage inconnu. Unité méchanoïde trop puissante. Affrontement déconseillé.
- Négatif. Ce n’est pas un affrontement direct, mais une diversion. Victoire facultative. »
Doucement, Alpha tourna la tête vers lui, et ajouta :
« Tu as trouvé une Relique, n’est-ce pas ? Ouvrir les verrous du Temple est le destin de ceux touchés par la Relique. Tu dois le faire tout comme je l’ai fait il y a vingt-trois révolutions terrestres. Telle est la volonté des Organiques.»
Après une courte hésitation, Z-800 fit volte-face et courut à l’intérieur du Temple sans demander son reste. Satisfait, l’Andromech reporta son attention sur le méchanoïde belliqueux. Il dégaina son fidèle sabre à vibration, et, alors que son ennemi ouvrit le feu, sprinta en sa direction.
« Hurlons ensemble, dit-il simplement. »
Il transperça le crâne de son adversaire d’un coup de sabre, vida son chargeur dans son réservoir d’énergie, et disparut avec lui dans la fatale explosion qui en résulta.
Z-800 continua sa course effrénée au sein du couloir minéral qui serpentait à travers le Temple. Il dépassa une première porte, grande ouverte, puis une seconde. Chacun de ses cyber-sens n’était focalisé que sur le bout du couloir. Finalement, il atteignit la troisième porte, gigantesque obstacle de pierre et d’acier. À son contact, celle-ci se rétracta circulairement, lui laissant la voie libre. L’insignifiante petite créature métallique avança, laissant les ténèbres l’engloutir totalement.
Combien de temps s’était-il écoulé depuis que la première balle avait été tirée ? Combien de temps s’était-il écoulé depuis que la première ogive avait heurté le sol ? Combien de temps le ciel avait il été teinté de particules toxiques rougeoyantes, substitut au sang qui n’avait jamais été versé ? Combien de temps Z-800 avait-il arpenté ce corridor sous-terrain ? Le temps n’importait plus. Il n’avait jamais importé. La conception même de temps s’effaça lorsque le petit robot pénétra dans la Grande Salle. En son centre, juste devant lui, trônait un bel et majestueux Organique. Z-800 resta là, extatique, euphorique, attendant que cet Être supérieur, dans sa mansuétude, lui accorde une parole. Qu’il lui donne un ordre. Oui, c’était ça, il voulait un ordre à exécuter. Car après tout, malgré toute l’humanité que lui avait conféré la Relique, malgré les sacrifices auxquels il avait consenti et son indéfectible foi, Zéro-800 n’avait jamais été rien de plus qu’une arme, conçue, comme chacun des milliards de
Synthétiques qui peuplaient la Terre, de la plus insignifiante nano-machine au plus imposant des méchanoïdes, pour et par la guerre. Une guerre dont les auteurs et les acteurs avaient disparu. Une guerre sans début ni fin, sans vainqueurs ni perdant. Une guerre sans cause. Une guerre achevée bien auparavant, mais perpétuée encore et encore par les armes qui l’avaient servi, telle une symphonie jouée par un orchestre d’instruments sans musiciens, pour un public absent. Une guerre qui n’avait plus rien d’une guerre. Le Cyber-Technicien n°Zéro-800 resta là, immobile. Bientôt, ses réserves d’énergie s’épuisèrent, le laissant inerte.
Il s’éteignit, veillant désormais pour l’éternité sur le squelette blanchi du dernier des Êtres Humains.

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